Saint-Egrève : Le psychiatre et le centre hospitalier renvoyés en correctionnelle

Mis en ligne le 23/11/2014

Auteur : M Gilles DEVERS

Par arrêt du 19 novembre 2014, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Grenoble a ordonné le renvoi devant le tribunal correctionnel d'un médecin psychiatre et du centre hospitalier de Saint-Egrève, en tant que personne morale, pour répondre des faits d'homicide involontaire, comme suite du meurtre commis le 12 novembre 2008 par un patient-psy, hospitalisé d'office, qui avait quitté l'enceinte de l'hôpital pour se rendre en centre-ville et poignarder un piéton. A l'époque l'affaire avait fait grand bruit, et le pouvoir politique s'en était saisi pour provoquer la réforme de l'hospitalisation sous contrainte, ce qui allait être la loi n° 2011-803 du 5 juillet 2011.

Cette affaire, dramatique, illustre les enjeux liés à la liberté d'aller en venir dans les établissements de soins.

La liberté d'aller et venir

Cette liberté trouve son expression la plus juste avec l'article 1 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Le texte fait de la liberté une donnée inhérente à l'existence humaine : être humain, c'est être libre.

Par principe, toute liberté comporte des limites, et c'est d'abord au regard des droits d'autrui que l'on peut les fixer. En matière sanitaire, brider la liberté d'aller et venir ne peut se penser qu'en lien avec le consentement, la borne de la liberté individuelle. Les soignants doivent concilier l'engagement qu'est la relation de soin, et qui emporte des contraintes, avec le respect du droit à l'autonomie. C'est l'expression même du conflit de droits : il ne s'agit pas d'appliquer une loi, mais de trouver la conciliation entre des normes différentes, parfois opposées.

En hospitalisation libre…

La Cour de cassation pose pour principe qu'une personne hospitalisée sous le régime de l'hospitalisation libre pour des troubles mentaux dispose des mêmes droits liés à l'exercice des libertés individuelles que ceux qui sont reconnus aux malades hospitalisés pour d'autres causes et que, dans cette hypothèse, le principe applicable est celui de la liberté d'aller et venir (Civ. 1°, 29 mai 2013, n° 12-21194).

Ce qui est attendu n'est pas un résultat, par exemple l'absence de fugue, mais une certaine qualité des soins. Dans une affaire pénale récente, la Cour de cassation a écarté la responsabilité des soignants, en jugeant : « La succession des précautions et soins pratiqués témoigne d'une préoccupation constante de l'évolution du patient en sorte qu'aucune négligence dans la surveillance, dans les soins, dans l'accompagnement en lien avec le passage à l'acte suicidaire n'est caractérisée (Crim., 23 avril 2013, n° 12-85027). De telle sorte, une erreur d'appréciation n'est pas nécessairement une faute.

… et en hospitalisation sous contrainte

En matière d'hospitalisation sous contrainte, la base du raisonnement est différente car la mesure d'hospitalisation est une atteinte la liberté d'aller et venir, et cette mesure doit être respectée. Aussi, le fait que le patient admis sous contrainte passe le seuil de l'enceinte de l'établissement révèle la faute de surveillance. Un arrêt de la Cour administrative de Versailles (CAA Versailles, 18 novembre 2008, n° 06VE00977 ) le rappelle dans des termes très justes : « Même si le comportement a montré des signes d'amélioration, il appartient à l'établissement hospitalier, quelles que soient les méthodes thérapeutiques appliquées, d'exercer sur ce malade une surveillance particulière tant que persistait la procédure d'HDT. La circonstance que le patient ait pu quitter l'établissement librement et à l'insu de l'équipe soignante révèle une faute dans l'organisation du service, le centre hospitalier n'ayant pas été en mesure de mettre en place une surveillance adaptée à l'état du patient ».

Cette présomption de faute joue au civil, mais pas au pénal, où il est toujours nécessaire de prouver les fautes individuelles commisses. A cet égard, on peut citer comme référence un arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation (Crim., 2 mai 2002, n° 01-85918). Il s'agissait d'un patient hospitalisé à la demande de son père en CHS qui, compte tenu de l'évolution favorable de son état, avait été autorisée à circuler seul dans l'enceinte de l'établissement dont il s'était échappé. La Cour de cassation a confirmé l'arrêt de relaxe rendue par une cour d'appel, après un for minutieux examen des faits, pour conclure : « Aucune violation manifestement délibérée d'une obligation de prudence ou de sécurité ou aucune faute caractérisée exposant la victime à un risque d'une particulière gravité, ne peut être retenue contre quiconque ».

Alors l'affaire de Saint-Egrève ?

Il faut être prudent, car on connait mal l'affaire, même si la presse en a beaucoup parlé. Les faits sont d'une particulière gravité, avec la mort d'un passant poignardé en pleine rue. Par ailleurs, le dossier établit que ce patient avait déjà par deux fois par le passé commis des agressions à l'arme blanche, et par deux fois avait bénéficié d'un non-lieu pour irresponsabilité pénale suivie d'une admission en psychiatrie. Ces éléments pèse, mais il ne ressort pas vraiment des articles de presse qui l'équipe avait connaissance de ces antécédents. Pour ce qui est du meurtre, le patient a été déclaré irresponsable pénalement, étant habité par des voix.

Pour les psychiatres et l'établissement, l'affaire est à coup sûr limite : le juge d'instruction avait prononcé un non-lieu, et la cour d'appel est d'un avis contraire. La Cour de cassation va être saisie, et nous verrons. Il faut encore préciser qu'à ce stade, il ne s'agit pas de déclarer tel ou tel « coupable », mais de démontrer si l'affaire doit être jugée par un tribunal ou s'il n'y a pas matière à juger l'affaire, car le dossier serait inconsistant.

Prudence donc, car la cour d'appel parle de « carences graves », et toute la question est de savoir sur les psychiatres ont été consciencieux et attentifs, ou bien négligents ou imprudents. Le lien de causalité sera aussi très discuté. Admettons que les psychiatres aient commis une faute : est-on sûr de pouvoir établir un lien de causalité certain entre un certain manque de vigilance et un acte criminel aussi grave, aussi fou ?

Le patient était dans le service depuis deux ans, toujours en hospitalisation d'office. Il était compliant aux soins, et les trois psychiatres en charge du patient étaient convergents. Il pouvait sortir seul dans le parc, et il lui était alors facile de passer la porte d'entrée de l'hôpital. Il y a là une faille, mais fallait-il toujours maintenir des sorties accompagnées dans le parc, alors que la relation est correcte avec le patient depuis deux ans ? Une mesure plus stricte aurait permis d'éviter cette fugue-là, dramatique, mais chacun sait qu'il est illusoire d'empêcher toute fugue d'un hôpital psychiatrique. La place de ce patient, après l'agression, a été un retour en UMD, service qu'il avait précédemment connu. Mais est-ce une faute de diagnostic de ne pas avoir anticipé cet excès inouï de violence après deux ans de calme relationnel, de relation de soins, et sans reprise d'un délire hallucinatoire ?

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