Dossier

ADN tumoral circulant et mutation ESR1 dans les cancers du sein hormonodépendants

Mis en ligne le 13/04/2018

Mis à jour le 18/04/2018

Auteurs : Luc Cabel, Jean-Yves Pierga, Emmanuelle Jeannot, François-Clément Bidard

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  • Les mutations du gène ESR1 sont fréquentes (30 à 40 % des cas) dans le cancer du sein métastatique à récepteurs hormonaux positifs (RH+) après exposition à un traitement antihormonal, en particulier un inhibiteur de l'aromatase (IA). La détection de mutations d'ESR1 constitue un facteur de mauvais pronostic, et elle est prédictive d'une moindre efficacité des IA, alors que la sensibilité au fulvestrant, à l'évérolimus ou aux inhibiteurs de CDK4/6 semble conservée. La détection de ces mutations dans le plasma est très spécifique et assez sensible par PCR digitale ou séquençage de nouvelle génération. L'utilité clinique de cette détection des mutations ESR1 est actuellement en cours d'investigation dans l'essai PADA-1.

Les cancers du sein exprimant les récepteurs hormonaux (RH+) représentent la majorité des cancers du sein (environ 70 %) et constituent de fait un enjeu majeur de santé publique. L'hormonothérapie, comme le tamoxifène et les anti-aromatases, constitue depuis des décennies la base thérapeutique de ces cancers du sein RH+ en situation adjuvante et métastatique (1). Le tamoxifène appartient à la classe des modulateurs sélectifs des récepteurs des estrogènes (SERM), alors que les antiaromatases (AI) ciblent la synthèse des estrogènes.

Mécanismes de résistance dans les cancers du sein RH+

Parmi les mécanismes de résistance à l'hormonothérapie, on retrouve l'activation de la voie de signalisation PI3K/AKT/mTOR, du cycle cellulaire via la voie cycline D/CDK4/6-Rb, et la modification d'expression ou de conformation du récepteur aux estrogènes (RO). La découverte de ces mécanismes de résistance a conduit au développement de nouvelles thérapies qui ont démontré dans la pratique clinique leur efficacité dans les cancers du sein RH+ hormonorésistants, en addition au traitement antihormonal : l'évérolimus (inhibiteur de mTOR) et les inhibiteurs de CDK4/6 (palbociclib, ribociclib et abémaciclib). Le fulvestrant, quant à lui, est un inhibiteur direct du RO entraînant sa dégradation (SERD [selective estrogene receptor degrader or downregulator], le “dégradeur” sélectif du RO) et a montré une efficacité en cas d'hormonorésistance ainsi qu'une supériorité par rapport aux IA chez les patientes n'ayant pas reçu de traitement hormonal en première ligne métastatique (2). Récemment, il a été montré que des mutations d'ESR1, le gène codant la sous-unité α du RO (ERα), constituaient un mécanisme d'hormonorésistance des cancers du sein RH+.

ESR1 : gène et mutations

ESR1 est un facteur de transcription nucléaire de 595 acides aminés qui se lie à l'ADN sous forme d'homo­dimère. Fonctionnellement, le RO contient 2 domaines d'activation transcriptionnelle : le domaine N-terminal, ligand-indépendant, et le domaine C-terminal, contenant le domaine de liaison du ligand (ligand binding domain, LDB) et le site de transactivation d'AF2, ainsi qu'une région centrale de liaison à l'ADN.

Les mutations d'ESR1 ont été décrites initialement en 1996 dans des lignées cellulaires, où les mutations Y537S et E380Q conduisaient à une activation constitutive du RO (3). Néanmoins, les études de recherche d'altérations génomiques à grande échelle, comme le projet The Cancer Genome Atlas (TCGA), n'ont pas retrouvé initialement de mutations dans le gène ESR1 (données récemment actualisées chez 2 433 patientes) [4]. Cette absence de mutation s'explique par la nature des tumeurs étudiées. En effet, ces premières études ont été réalisées sur des tumeurs primitives du sein avant exposition à des traitements antihormonaux, alors que celles menées chez des patientes au stade métastatique, après exposition aux traitements antihormonaux, ont montré une fréquence très élevée (30-40 %) de ces mutations (5-10). Ces mutations localisées dans la région de liaison au ligand, représentées principalement par des substitutions, sont situées sur l'exon 8, avec principalement les mutations D538G (32 %) et Y537S/C/N (20 %), ou sur l'exon 5 (mutation E380Q, 19 %), même si d'autres mutations plus rares ont été décrites (figure 1) [11]. Ces mutations conduisent à une activation constitutive du RO en l'absence d'estrogène (11, 12).

Mutations ESR1 : mécanisme de résistance acquise

Comme décrit précédemment, les mutations d'ESR1 ne sont pas retrouvées sur des tumeurs primitives du sein en l'absence d'exposition préalable au traitement antihormonal (4). Elles représentent donc un mécanisme de résistance acquise plutôt que primaire au traitement antihormonal. Les mutations d'ESR1 semblent être un mécanisme de résistance plus spécifique aux IA qu'au tamoxifène car, principalement, elles n'ont été décrites qu'après exposition aux IA (5-10). De plus, après exposition aux IA, la prévalence des mutations ESR1 est nettement supérieure chez les patientes exposées pendant la phase métastatique que chez celles exposées durant la phase adjuvante (36,4 % versus 5,8 %) [13]. La fréquence des mutations d'ESR1 est donc relativement faible lors d'une rechute métastatique chez une patiente exposée aux IA durant un traitement adjuvant, situation particulièrement fréquente en pratique clinique chez la femme ménopausée. À noter que les mutations d'ESR1 peuvent se retrouver chez les patientes porteuses d'un cancer du sein RH+HER2+ (7,9 %) [11], même si les données sont relativement rares dans cette population.

ESR1 : méthodes de détection

Les essais initiaux ont principalement détecté les mutations ESR1 par séquençage de métastases biopsiées. La découverte de ces mutations et le développement rapide des techniques de détection de l'ADN tumoral circulant (ADNtc) ont permis la détection de ces mutations ESR1 dans le plasma. Schématiquement, 2 techniques de détection plasmatique sont actuellement réalisables : une recherche d'ADN par séquençage de nouvelle génération (next-generation sequencing [NGS]), comportant généralement un panel multigénique, et les techniques de digital PCR. Le NGS a l'avantage de :

  • pouvoir parallèlement rechercher d'autres altérations génétiques selon le panel utilisé ;
  • rechercher simultanément toutes les mutations d'ESR1 situées sur les différents exons, dont les plus rares, alors que ses principales limites sont sa sensibilité supérieure à 1 % de fréquence allélique (à laquelle on retrouve un variant donné), même s'il existe des techniques de NGS plus sensibles, ainsi que son son coût (plus de 300 euros à l'heure actuelle).

Les techniques de digital PCR, comme la PCR digitale en goutte (droplet digital PCR [ddPCR]) et le processus BEAMing (beads, emulsion, amplification and magnetics), ne peuvent théoriquement rechercher une mutation que sur une base unique (Y537S/C/N, par exemple), mais avec une meilleure sensibilité (0,1 %) et un coût moindre par réaction. Des améliorations, utilisées dans l'essai PADA-1 présenté ci-dessous, permettent cependant de détecter 80 % des mutations d'ESR1 en une seule réaction de ddPCR.

ESR1 : biomarqueur pronostique

Plusieurs études ont montré que la détection de mutation ESR1 était corrélée à un pronostic plus défavorable. Par exemple, Clatot et al. ont montré que les patientes présentant un cancer du sein RH+ au stade métastatique chez qui ESR1 était détecté dans le plasma avaient une survie sans progression (SSP) et une survie globale (SG) diminuées, avec respectivement une médiane de 5,9 mois (ESR1m+) versus 7 mois (ESRm) et 15,5 mois (ESR1m+) versus 23,8 mois (ESRm) [p = 0,0006] (6). S. Chandarlapaty et al. ont montré, dans une analyse de l'étude BOLERO-2 (laquelle a démontré l'intérêt de l'ajout de l'évérolimus à l'exémestane en cas d'hormonorésistance post-IA non stéroïdien) que la détection de mutations ESR1 (seulement Y537S et D538G) était un facteur pronostique défavorable : SG = 32,1 mois dans le groupe ESRm (IC95 : 28,09-36,40 mois) versus 25,99 mois en cas de mutation D538G (IC95 : 19,19-32,36 mois) ; 19,98 mois en cas de mutation Y537S (IC95 : 13,01-29,31 mois) ; et 15,15 mois en cas de double mutation (IC95 : 10,87-27,43 mois) [5]. Néanmoins, la détection d'ADN tumoral circulant, en elle-même, est un facteur de mauvais pronostic dans le cancer du sein, étant corrélée au volume tumoral et à la prolifération. Il serait donc nécessaire de déterminer si la détection des mutations ESR1 reste un facteur de mauvais pronostic en cas de traitement par tamoxifène ou IA chez les patients dont l'ADN tumoral circulant est détectable par une autre méthode (comme le NGS).

ESR1 : monitoring et prédiction de la rechute sous IA

Il a été démontré dans de nombreux cancers, et en particulier dans le cancer du sein, que la détection plasmatique d'ADNtc (hors ESR1) apparaissait généralement plusieurs mois avant la détection de la progression radiologique ou clinique (14, 15). De même, la réalisation de prélèvements sanguins séquentiels permet, en cas de positivité, de prédire la rechute. Par exemple, F. Clatot et al. ont montré que l'ADNtc d'ESR1 était détecté 3 et 6 mois avant le diagnostic de progression chez 75 % des patientes (6). C. Fribbens et al. ont également montré, dans une collection de plasmas prospective, que l'ADNtc d'ESR1 était détecté en moyenne 6,7 mois avant la rechute (8).

ESR1 : biomarqueur prédictif

Selective Estrogen Receptor Degrader (SERD)

La suite naturelle de ces découvertes est de démontrer l'utilité clinique des mutations ESR1 : la détection de ces mutations peut-elle guider un changement thérapeutique précoce ou une thérapie ciblée sur le RO muté ? Il a été établi/prouvé que le tamoxifène était peu efficace sur les mutations ESR1, alors que les SERD, avec leur activité de dégradation du RO, comme le fulvestrant à forte dose ou d'autres SERD de nouvelle génération, ont montré une efficacité en préclinique (11). Le fulvestrant, dans cette dernière étude, avait une activité dépendant du type de mutation, à la différence des SERD de nouvelle génération, efficaces sur l'ensemble des mutations (tableau).

En clinique, plusieurs études suggéraient que le fulvestrant était plus efficace en cas de mutations d'ESR1. En effet, dans l'étude fulvestrant versus exémestane avec ou sans anastrozole en phase métastatique (SoFEA), la SSP était de 2,6 mois pour les patientes ESR1m+ traitées par exémestane contre 5,7 mois pour celles traitées par fulvestrant (p = 0,02) [8]. L'étude GDC4950g, une phase II randomisant les malades entre 2 bras de traitement, fulvestrant + placebo et fulvestrant + pictilisib (inhibiteur PI3k/mTOR), a montré que les patientes ESRm+ et ESRm présentaient une SSP comparable (10).

Évérolimus

L'étude de S. Chandarlapaty et al. (BOLERO-2) précédemment évoquée a montré que, bien que la détection des mutations ESR1 soit un facteur de mauvais pronostic, l'évérolimus apportait un bénéfice clair en cas de mutation D538G, mais non retrouvé en cas de mutation Y537S (trop faible effectif ?) [5].

Inhibiteur de CDK4/6

Dans l'étude fulvestrant + palbociclib versus placebo après résistance sous IA dans les cancers du sein RH+ métastatiques (PALOMA-3), l'ajout de palbociclib au fulvestrant améliorait la SSP de façon similaire chez les patientes ESR1+ et chez les patientes ESR1 (8).

Le fulvestrant, l'évérolimus et les ciclib semblent donc efficaces en cas de mutations ESR1, avec probablement un différentiel d'efficacité selon la mutation d'ESR1, en particulier pour le fulvestrant et peut-être pour l'évérolimus.

ESR1 : utilité clinique

À l'heure actuelle, l'utilité clinique de la détection des mutations ESR1 n'est pas formellement démontrée dans la prise en charge des patientes traitées pour un cancer du sein RH+. Néanmoins, les données évoquées laissent à penser que la détection d'une mutation d'ESR1 pourrait être utilisée en pratique clinique dans un futur proche. Il reste cependant à formellement démontrer dans une étude prospective l'utilité clinique d'ESR1 pour améliorer le devenir des patients. La détection des mutations ESR1 pourrait avoir une utilité clinique dans 2 grandes situations : rechercher la mutation d'ESR1 lors de la progression de la maladie clinicoradiologique pour discuter un traitement ciblé, ou réaliser un monitoring en cours de traitement par IA pour détecter précocement une rechute infraradiologique et changer rapidement de traitement.

La seule étude en cours cherchant à démontrer l'utilité clinique du monitoring de la détection des mutations ESR1 en cours de traitement par IA est l'étude PADA-1 (NCT03079011) [figure 2]. Cette étude prospective multicentrique de phase III française, en cours, recrute des patientes ayant un cancer du sein RH+ métastatique en première ligne de traitement systémique. Les patientes sont traitées selon un traitement standard combinant IA et palbociclib. La détection d'une mutation ESR1 est réalisée par ddPCR (multiplex) sur l'ADNtc tous les 2 mois. En cas de positivité, une randomisation est réalisée entre poursuite du traitement standard et remplacement de l'IA par du fulvestrant, tout en continuant le palbociclib. Le but de cette étude est de démontrer qu'un changement de thérapeutique précoce pour un traitement potentiellement actif sur les mutations ESR1 améliore le devenir des patientes. L'étude a débuté en 2017, et le taux de recrutement est pour le moment supérieur à celui attendu.■


FIGURES

Références

1. Cardoso F, Costa A, Senkus E et al. 3rd ESO-ESMO International consensus guidelines for advanced breast cancer (ABC 3). Ann Oncol 2017;28:3111.

2. Robertson JFR, Bonda­renko IM, Trishkina E et al. Fulvestrant 500 mg versus anastrozole 1 mg for hormone receptor-positive advanced breast cancer (Falcon): an international, randomised, double-blind, phase 3 trial. Lancet 2016;388:2997-3005.

3. Weis KE, Ekena K, Thomas JA, Lazennec G, Katzenellenbogen BS. Constitutively active human estrogen receptors containing amino acid substitutions for tyrosine 537 in the receptor protein. Mol Endocrinol 1996;10:1388-98.

4. Pereira B, Chin SF, Rueda OM et al. The somatic mutation profiles of 2,433 breast cancers refines their genomic and transcriptomic landscapes. Nat Commun 2016;7:11479.

5. Chandarlapaty S, Chen D, He W et al. Prevalence of ESR1 mutations in cell-free DNA and outcomes in metastatic breast cancer: a secondary analysis of the BOLERO-2 clinical trial. JAMA Oncol 2016;2:1310-5.

6. Clatot F, Perdrix A, Augusto L et al. Kinetics, prognostic and predictive values of ESR1 circulating mutations in metastatic breast cancer patients progressing on aromatase inhibitor. Oncotarget 2016;7:74448-59.

7. Fribbens C, Garcia Murillas I, Beaney M et al. Tracking evolution of aromatase inhibitor resistance with circulating tumour DNA analysis in meta­static breast cancer. Ann Oncol 2018;29:145-53.

8. Fribbens C, O’Leary B, Kilburn L et al. Plasma ESR1 mutations and the treatment of estrogen receptor-positive advanced breast cancer. J Clin Oncol 2016;34:2961-8.

9. Niu J, Andres G, Kramer K et al. Incidence and clinical significance of ESR1 mutations in heavily pretreated metastatic breast cancer patients. OncoTargets Ther 2015;8:3323-8.

10. Spoerke JM, Gendreau S, Walter K et al. Heterogeneity and clinical significance of ESR1 mutations in ER-positive metastatic breast cancer patients receiving fulvestrant. Nat Commun 2016;7:11579.

11. Toy W, Weir H, Razavi P et al. Activating ESR1 mutations differentially affect the efficacy of ER antagonists. Cancer Discov 2017;7:277-87.

12. Jeselsohn R, Yelensky R, Buchwalter G et al. Emergence of constitutively active estrogen receptor-α mutations in pretreated advanced estrogen receptor-positive breast cancer. Clin Cancer Res 2014;20:1757-67.

13. Schiavon G, Hrebien S, Garcia-Murillas I et al. Analysis of ESR1 mutation in circulating tumor DNA demonstrates evolution during therapy for metastatic breast cancer. Sci Transl Med 2015;7:313ra182.

14. Dawson SJ, Tsui DWY, Murtaza M et al. Analysis of circulating tumor DNA to monitor metastatic breast cancer. N Engl J Med 2013;368:1199-209.

15. Garcia-Murillas I, Schiavon G, Weigelt B et al. Mutation tracking in circulating tumor DNA predicts relapse in early breast cancer. Sci Transl Med 2015;7:302ra133.

Liens d'interêts

F.C. Bidard déclare avoir des liens d’intérêts avec Pfizer et AstraZeneca.

Les autres auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteurs
Dr Luc CABEL

Médecin, Oncologie, Institut Curie, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
Pr Jean-Yves PIERGA

Médecin, Oncologie, Institut Curie, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
Pr François-Clément BIDARD

Médecin, Oncologie, Institut Curie, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Onco-théranostic,
Oncologie sénologie
Mots-clés