Mise au point

Enfin un consensus européen pour les traitements agonistes opioïdes et peut-être un langage commun !

Mis en ligne le 07/07/2018

Mis à jour le 18/07/2018

Auteurs : D. Touzeau, O. Simon

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S'agissant du traitement de l'addiction aux opiacés, les médicaments opioïdes prescrits sur le long terme sont encore qualifiés de “traitements de substitution aux opiacés” et parfois considérés comme le “remplacement d'une drogue dite illégale par une drogue dite légale”. C'est une des raisons pour laquelle des régimes spéciaux d'autorisation, appliqués en sus des procédures ordinaires d'homologation du médicament et de supervision des professionnels, ont été introduits, avec pour effet d'entraver l'accès au traitement. Afin de guider les pays dans leurs efforts de modernisation de ces règlementations, le Groupe Pompidou a mandaté un comité d'experts de la santé et du droit, dont les recommandations viennent d'être publiées. La France comptait en 2015 l'un des niveaux de prescription de traitements agonistes opioides par habitant le plus élevé d'Europe, avec un accès facilité par la possibilité donnée à tout médecin de prescrire de la buprénorphine à haute dose prise en charge par l'Assurance maladie. Des marges d'amélioration pour l'accès au traitement existent et il reste à trouver un langage commun plus moderne, neutre, précis et non stigmatisant, notamment en ce qui concerne le remplacement des termes TSO, MSO et stupéfiants par traitement, médicaments agonistes opioïdes et médicaments (placés) sous contrôle.

Depuis 2005, la méthadone et la buprénorphine figurent sur la Liste modèle de médicaments essentiels (LME) de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Dès lors, pour respecter le droit fondamental à la santé, chaque pays devrait en garantir la dispo­nibilité effective. Pour que ces médicaments soient déployés de façon adéquate, ils doivent s'insérer dans un cadre réglementaire approprié. Celui-ci détermine tant le degré d'accès que la qualité de la mise en œuvre du traitement. Pourtant, si l'efficacité et les bénéfices de ces médicaments ont été largement démontrés par des études cliniques et de santé publique, de telles preuves n'existent pas s'agissant du cadre réglementaire. Seuls de rares travaux de droit comparé sont disponibles, la plupart se bornant à décrire la situation sans l'évaluer ou la critiquer. Il y a lieu de relever que l'évaluation des politiques publiques nécessite des méthodes de recherche interdisciplinaires, en partie diffé­rentes de la recherche épidémiologique ou juridique. Le Groupe Pompidou s'est interrogé sur la nécessaire adaptation des conditions cadres relatives aux traitements du syndrome de dépendance aux opioïdes avec prescription de médicaments opioïdes (ci-après traitements agonistes opioïdes ou TAOs). Il a voulu soutenir les autorités publiques nationales dans leur effort de modernisation des réglementations, en leur fournissant les connaissances scientifiques les plus récentes, mais aussi les fondements éthiques et juridiques reconnus en matière de santé. C'est ainsi qu'un groupe d'experts de la santé et du droit a été mandaté par le Groupe Pompidou (Conseil de l'Europe) et vient de publier son rapport.

Une présence du droit à l'accès aux soins très relative

Le conflit entre le droit à l'accès aux soins de santé et l'actuel système répressif de contrôle des substances, certes ancien, comporte de nombreuses difficultés. En effet, le droit à la santé n'offre en général pas un droit justiciable permettant à une personne de faire primer ses intérêts à accéder au traitement sur d'autres intérêts publics, par exemple celui à sanctionner une consommation ou un trafic pénalement réprimé. ­L'absence de tribunaux internationaux habilités à condamner un État, en raison d'une politique d'accès aux soins inadéquate, relativise également la portée pratique du droit à la santé. De plus, le droit international n'aménage pas de hiérarchie entre les différentes normes de droit international, à l'exception d'un nombre limité de règles bénéficiant d'une priorité absolue (jus cogens comprenant par exemple l'inter­diction de la torture), dont le droit à la santé ne fait généralement pas partie. Cependant, ce dernier est renforcé par d'autres droits et libertés. Ainsi, il va notamment de pair avec les droits à la vie, au respect de la vie privée, à la liberté d'expression, avec l'interdiction de la torture et des traitements dégradants, avec le droit à des tribunaux impartiaux, le droit de participation politique et les principes de non-­discrimination, de proportionnalité. Certains de ces autres droits sont davantage justiciables. C'est ainsi que la Cour européenne des droits de l'Homme a fait avancer le droit à la santé en se fondant sur d'autres libertés fondamentales (par exemple, l'arrêt opposant M. Wenner à l'Allemagne et condamnant cette dernière en septembre 2016 pour déni d'accès au TAO en détention).

Ajoutons que l'analyse des déterminants sociaux a montré à quel point l'état de santé individuel, comme populationnel, peut être influencé par d'autres paramètres que l'accès aux prestations de santé. En effet, il dépend largement de la réalisation d'autres droits, dont l'accès au logement, celui à l'éducation et celui à un travail correctement rémunéré.

Malgré certaines lacunes du droit international liées à sa justiciabilité relative, il demeure néanmoins un élément d'orientation très important, notamment grâce à la pression qu'exercent sur cette base les organisations internationales, les organisations non gouvernementales, des ­associations d'usagers ou de professionnels ainsi que les médias.

Selon l'OMS, 5,5 milliards de personnes vivent dans des pays qui n'offrent guère d'accès aux médicaments sous contrôle, en particulier aux médicaments opioïdes. Cet accès insuffisant s'explique par des obstacles législatifs et politiques, mais aussi par des obstacles liés au manque de connaissance des administrations et des professionnels de santé, des obstacles liés aux attitudes négatives de la société ainsi que – loin d'être néglieables – des obstacles économiques et financiers.

Recommandations stratégiques du Groupe Pompidou

En l'absence de littérature scientifique robuste, le Groupe Pompidou a élaboré ses recommandations en suivant une approche dite “Delphi”. Cette méthode vise à recueillir et élaborer l'avis d'un panel d'experts indépendants. Elle permet de structurer les discussions du panel par le biais d'un questionnaire soumis au groupe à de multiples reprises, le plus souvent de manière anonyme, jusqu'à l'obtention d'un consensus. Entre 2014 et 2017, quatre réunions ont eu lieu en présence de 16 experts de la santé et du droit issus de pays membres du Groupe Pompidou et de son réseau de coopération MedNET (Algérie, Belgique, France, Grèce, Liban, Lituanie, Maroc, Portugal, Slovénie, Suisse, Tunisie, Turquie). Ont ainsi été identifiés 62 principes directeurs, lesquels ont fait l'objet d'une consultation publique. La structure de ces principes directeurs est résumée dans le tableau.

À partir de ces principes directeurs, le groupe d'experts s'est attaché à identifier quatre recommandations stratégiques reproduites ci-dessous :

Prescription et remise sans régime d'autorisation préalable

Les mécanismes du droit du médicament en matière d'autorisation et de supervision du marché offrent une marge de manœuvre nécessaire pour garantir la sécurité des prescriptions et leur conformité aux conventions internationales sur les substances placées sous contrôle. À l'inverse, les régimes d'autorisation préalable représentent avant tout l'héritage d'une époque révolue, où les TAO relevaient de prescriptions off label et étaient compris davantage comme des mesures de réduction des risques que comme des traitement médicamenteux à part entière. C'est pourquoi ces régimes, aujourd'hui dépassés, doivent être supprimés. Un régime déclaratif a posteriori est suffisant pour éviter les doubles prescriptions et garantir la récolte de données épidémiologiques.

Suppression effective des barrières financières

Même dans les pays présentant des taux de couverture élevés, il subsiste des populations particulièrement vulnérables et difficiles à atteindre. Leur non-accès effectif aux soins est à la fois un défi éthique et un risque pour la santé publique, d'autant que, sur le plan économique, la mise à disposition des TAO conduit à une baisse avérée des coûts sociaux directs, indirects et intangibles, baisse excédant largement le coût global des traitements. Un mécanisme de prise en charge financière renforcée se justifie donc pleinement pour encourager l'accès aux soins chez ces personnes.

Coordination et suivi par une instance nationale consultative

Chaque État est invité à créer ou aménager une instance nationale consultative, le cas échéant en adaptant le cahier des charges d'une instance préexistante. Une telle instance permet de soutenir dans la durée l'évaluation de la réglementation, tout en identifiant les difficultés résiduelles nécessitant la poursuite ou la réinstauration de mesures spéciales ciblées et strictement nécessaires. Son indépendance et sa transparence doivent être garanties, notamment en ce qui concerne sa composition, son budget et son agenda. Ses travaux doivent faire l'objet de rapports publics.

Terminologie neutre, précise et respectueuse des personnes

Le domaine des dépendances emploie de nombreux termes ambigus, mais pourtant couramment utilisés par les professionnels, les administrations et les institutions internationales. L'abandon prôné ici du qualificatif de “traitement de substitution” au profit de la notion de “traitement agoniste opioïde” est à cet égard emblématique. Les terminologies utilisées dans les documents institutionnels et réglementaires devraient faire l'objet de révisions périodiques afin de vérifier que ­celles-ci demeurent correctes, précises et respectueuses.


Le TDOLEG, groupe d'experts relatif aux conditions cadres des TAO du Groupe Pompidou, est composé de : Peyman Altan, Laura Amey, Evin Aras Kılınç, Marc Auriacombe, Nabil Ben Salah, Miguel Casas Brugué, Manuel Cardoso, Mohamed Chakali, Marie-Anne Courné, Kurt Doms, Katia Dubreuil, Ramzi Haddad, Robert Hämmig, Valérie Junod, Andrej Kastelic, Dominique Lamy, Stamatia Markellou, Laurent Michel, Elisabeth Pfletschinger, Alessandro Pirona, Abdallah Ounnir, Willem Scholten, Olivier Simon, René Stamm, Jallal Toufiq, Didier Touzeau, Evelina Venckevic.

Cet article résume et reproduit avec autorisation des éléments publiés dans la Revue médicale suisse sous la référence : O. Simon, R. Stamm, R. Hämmig, W. Scholten, R. Aeberhard, C. Dickson, V. Junod. Moderniser les conditions-cadres des traitements médicamenteux du syndrome de dépendance aux opioïdes. Rev Med Suisse 2018;14:1169-75.

Références

• United Nations. Report of the Special Rapporteur on the right of everyone to the enjoyment of the highest attainable standard of physical and mental health (A/65/255);2010.

• EMCDDA. Legal aspects of substitution treatment. An insight into nine EU countries. Catholic University of Leuven, Belgium;2003.

• Institut de droit de la santé. Traitement de substitution à la dépendance aux opioïdes. Étude de la réglementation de quelques pays francophones. Amey L, Brunner N, Guillod O. Neuchâtel;2012.

• WHO. 25 questions-réponses sur la santé et les droits humains. Genève : Organisation mondiale de la santé ; 2003.

• Wilkinson RG, Marmot M, OMS, Bureau regional de l’Europe, WHO centre for Urban Health & International Centre for Health and Society. Les déterminants sociaux de la santé : les faits/sous la direction de Richard Wilkinson et Michael Marmot. Copenhague : OMS bureau régional pour l’Europe;2000.

• WHO. Ensuring balance in national policies on controlled substances : World Health Organisation;2011.

• Day J, Bobeva M. A generic Toolkit for the Successful management of Delphi Studies. Electronic Journal of business research methods 2005;3:103-16.

• Heiko A. Consensus measurement in Delphi studies: review and implications for future quality insurance. Technological forecasting and social change 2012;78:1525-36.

• Pompidou Group. Opioid Agonist Treatment. Guiding principles for legislation and regulations. Expert group on the regulatory framework for the treatment of opioid dependence syndrome and the prescription of opioid agonist medicines. Strasbourg; 2017.

Liens d'interêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteur
Dr Didier TOUZEAU
Dr Didier TOUZEAU

Médecin
Addictologie / toxicomanies et alcoologie
Groupe hospitalier Paul Guiraud, Villejuif
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Addictologie,
Psychiatrie
thématique(s)
Toxicomanie
Mots-clés