Entretien / Interview

L'impact de la légalisation de la consommation de cannabis chez les adolescents au Colorado – Un entretien avec Christian Hopfer

Mis en ligne le 03/12/2018

Auteurs : Propos recueillis par Alain Dervaux

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Le Pr Christian Hopfer est professeur de Psychiatrie à Denver, spécialiste en addictologie à l'université du Colorado. D'origine allemande, établi aux États-Unis durant son enfance, il a fait ses études de médecine à la Case Western Reserve University à Cleveland (Ohio). Le Colorado a été le premier état américain à avoir légalisé le cannabis récréatif, depuis 8 autres états ont suivi. Il reste néanmoins illégal au niveau fédéral. Le Pr Christian Hopfer est l'un des premiers à avoir étudié l'impact de cette légalisation d'un point de vue scientifique.

Quelle est l'histoire de la légalisation du cannabis au Colorado ?

Christian Hopfer. Le Colorado n'a pas légalisé le cannabis en une nuit. Le cannabis médical est apparu en 2001, Denver a légalisé la possession de cannabis en 2005. Les premières boutiques commercialisant le cannabis ont été ouvertes en 2007-2008, et en 2009 il y en avait 700 aux États-Unis (1). La même année 3,5 % des adultes possédaient une carte de permis de consommation de cannabis à usage médical. La consommation de cannabis à usage récréatif a été légalisée en 2012 au Colorado, et les premiers magasins commercialisant le cannabis à usage récréatif ont ouvert en 2014. On y trouve également de très nombreux produits dérivés : M-Cigarettes (cigarettes électroniques de marijuana), glaces au cannabis, cookies (par exemple “Girl Scout Cookies”), bonbons, sucettes, oursons de gélatine (candy bears), etc.

Comment le commerce de cannabis s'est-il implanté ?

Christian Hopfer. La marijuana est commercialisée au Colorado sur un modèle de capitalisme agressif, tout à fait comparable à celui observé avec l'industrie de l'alcool et celle du tabac. Les boutiques se livrent maintenant à une compétition effrénée, notamment pour proposer des prix les plus bas et des variétés de cannabis les plus dosés en THC. Le prix de la marijuana a diminué de moitié depuis un an ou deux. Les commerçants conseillent les consommateurs sur les meilleures variétés, notamment pour les sujets qui souffrent de différents problèmes de santé tels que des troubles du sommeil, hallucinations, etc. Il existe aujourd'hui beaucoup de publicités pour le cannabis, au point que des joints peuvent être offerts comme cadeaux publicitaires.

Quelles sont les conséquences de ce “pognon de dingue” ?

Christian Hopfer. Comme la consommation de marijuana est illégale au niveau fédéral, les banques n'acceptent pas les paiements par cartes bancaires ou chèques pour éviter des ennuis avec l'administration fédérale des États-Unis. Seules, les espèces sont acceptées. De ce fait, le commerce de marijuana génère énormément de cash. Comme il est possible d'investir dans l'immobilier avec des espèces, les commerçants de l'industrie du cannabis ont massivement investi dans l'immobilier, d'où un marché immobilier en pleine croissance dans la région de Denver.

Quels sont les problèmes soulevés par la consommation de cannabis ?

Christian Hopfer. Dans le cannabis que l'on trouve dans le commerce, les taux de delta-9-THC ont augmenté à 25 % environ. Ils peuvent atteindre 80 à 90 % dans certaines variétés de résines de cannabis d'où sont extraits les cannabinoïdes à travers un processus d'évaporation et de solidification à l'aide de solvants, notamment au gaz butane, avec des effets beaucoup plus intenses que l'herbe traditionnelle ! Ces formes de cannabis sont vendues tout à fait légalement, notamment le “wax” (cire de cannabis), “budder” (sorte de cire concentrée entre l'huile de cannabis et de shatter), “Butane Hash Oil” (BHO, capsules d'huile de cannabis), “shatter” (dérivé du BHO), “dab” (vaporisation de concentré de cannabis sur une surface chauffée) ou “green crack”. On peut voir par exemple sur You Tube une vidéo très populaire “High times how to do a dab”, expliquant comment fabriquer du dab à très haute teneur en THC.

Un des problèmes principaux de la légalisation est l'impact de la consommation sur les accidents de la circulation (2). Le nombre de conducteurs qui présentaient des analyses toxicologiques positives au cannabis, impliqués dans des accidents de la route, a fortement augmenté dans le Colorado de 2006 (7 %) à 15 % lors de la légalisation en 2013 et 21 % en 2015, taux supérieurs aux autres états américains qui n'ont pas légalisé.

Pourtant, les autorités du Colorado interdisent la conduite automobile dans les six heures après la consommation de cannabis. Que faut-il en penser ?

Christian Hopfer. De très nombreux consommateurs ne respectent pas cette interdiction.

Quelle est la perception des risques induits par la consommation de cannabis aujourd'hui au Colorado ?

Christian Hopfer. La légalisation favorise la banalisation de la consommation. Juste avant la légalisation, dans un sondage réalisé chez des lycéens de terminale ayant déjà expérimenté le cannabis (The Partnership Attitude Tracking Study [PATS] : Teens and Parents, 2013), 65 % d'entre eux avaient répondu oui à la question “Si la marijuana était légalisée, j'en consommerais” (probablement 27 %, certainement 38 %). Parmi les usagers réguliers, 78 % ont répondu oui (probablement 11 %, certainement 67 %). Le cannabis est perçu comme moins dangereux que l'alcool ou le tabac, certaines publicités indiquent que la marijuana est un choix légal moins risqué que l'alcool (“A safer choice is now legal”).

Les adolescents consomment-ils plus de cannabis depuis la légalisation ?

Christian Hopfer. C'est une question controversée. L'enquête Healthy Kids Colorado Survey a retrouvé que la fréquence de la consommation de cannabis était restée relativement stable entre 2009 et 2015 chez les lycéens, autour de 40 % pour l'expérimentation au moins une fois au cours de leur vie et 21-25 % pour l'usage dans les 12 mois précédant l'enquête. Cette étude était limitée néanmoins par un taux de réponse inférieur à 50 %.

En revanche, l'enquête National Survey on Drug Use and Health 2013-2014 (SAMHSA.gov) a retrouvé que la fréquence de la consommation de cannabis dans le mois précédant l'enquête avait régulièrement augmentée entre 2005-2006 (7,6 % au Colorado, comparable à celle de l'ensemble des États-Unis, 6,4 %) et 2013-2014 (12,6 %), supérieure à celle de l'ensemble des États-Unis, 7,2 %). Cette enquête avait un taux de réponses supérieur à 50 % et n'a pas changé de méthodologie depuis 2005. Il faut moduler ces résultats par le fait que la consommation de cannabis, comme l'alcool, reste illégale chez les sujets de moins de 21 ans. Quoi qu'il en soit, il est difficile de conclure, les études retrouvant des résultats divergents et les niveaux de consommation de cannabis chez les jeunes varient fortement, comme on peut l'observer dans l'étude Monitoring the Future 2017 du National Institute of Drug Abuse (NIDA) [3]. La fréquence de la consommation chez les jeunes est en tout cas inversement proportionnelle à la perception des risques de l'usage régulier de cannabis. Le maximum observé pour l'usage quotidien de cannabis a été de 7 %. À noter que les chiffres sont plus élevés au Colorado qu'aux Pays-Bas après la dépénalisation du cannabis.

D'autres études ont été menées dans certaines populations pour évaluer l'impact de la légalisation. Dans une étude d'adolescents suivis par un comité de probation, âgés de 10 à 17 ans, la proportion de sujets positifs au cannabis dans les analyses toxicologiques urinaires a progressivement augmenté au Colorado entre 2006 (22 %) et 2015 (34 %) (source : Division of Probation Services/State Court Administrator's Office). Dans les services d'addictologie (appelés services d'Addiction Medicine) le nombre de sujets avec des analyses toxicologiques urinaires positives au cannabis a également augmenté.

Y a-t-il encore beaucoup d'incertitudes concernant l'impact de la légalisation ?

Christian Hopfer. Oui, il reste beaucoup de conséquences mal connues. Tout d'abord, on ne connait pas, dans le grand public, les effets d'une perception des risques induits par le cannabis faibles du fait que sa consommation est permise (tableau). La consommation de cannabis est devenue socialement acceptable. Elle est perçue aujourd'hui comme inoffensive, naturelle, possédant des propriétés thérapeutiques, alors que la consommation de tabac est perçue comme affreuse. Dès lors, comment faire de la prévention chez un public pour qui les risques pour la santé sont faibles ?

Par exemple, on peut dorénavant fumer du cannabis devant les enfants, mais on ne sait pas quelles seront les conséquences ultérieures de ces comportements sur eux. Les effets du cannabis lors de la grossesse restent mal connus. Il est nécessaire d'en parler ouvertement avec les parents, mais comment faire passer des messages de santé publique ? Le public est souvent perdu devant des messages contradictoires.

Une autre question importante est la réponse des professionnels de santé aux questions des patients. Y a-t-il, comme pour l'alcool des seuils de consommation à risque pour le cannabis ? Force est de constater qu'il n'y a pas de consensus, sauf pour reconnaître que la consommation est nocive chez les adolescents et qu'elle peut favoriser les troubles psychotiques. Il manque aussi d'études randomisées contrôlées contre placebo évaluant les effets du cannabis médical, ainsi que sur le rapport CBD/THC. Il reste également à étudier les effets de la consommation de cannabis dans les structures de soins addictologiques et psychiatriques, notamment chez les sujets dont la consommation n'est pas identifiée.

Quel sont vos projets pour répondre à ces interrogations ?

Christian Hopfer. J'ai commencé une étude sur 500 jumeaux originaires du Colorado et dans le Minnesota, état qui n'a pas légalisé la marijuana. Cette étude a pour objectif d'évaluer de façon longitudinale ce qui se passe chez les adolescents dans un environnement ou la consommation de cannabis est légalisée, en particulier lorsqu'il existe des comorbidités psychiatriques et/ou chez d'autres sujets vulnérables. Il s'agit aussi d'évaluer comment les modes de consommation ont changé après la légalisation et les conséquences de ces changements sur la santé à long terme. Elle se focalisera également sur les conséquences de la consommation de cannabis chez les sujets qui détournent les médicaments opioïdes de leur usage. Elle sera complémentaire de l'étude Adolescent Brain Cognitive Development (ABCD) du National Institutes of Health (NIH) qui vient de débuter et qui a pour but d'évaluer les caractéristiques cliniques, comportementales, émotionnelles, environnementales, culturelles, neuropsychologiques, génétiques, et en imagerie fonctionnelle et structurale longitudinalement sur 11 000 enfants âgés de 9-10 ans à l'entrée dans l'étude, et suivis pendant 10 ans. Cette étude multicentrique permettra d'explorer les déterminants des conduites addictives et le retentissement de celles-ci sur le cerveau en développement et donc de pouvoir établir des options thérapeutiques et des politiques de prévention (4).

Que diriez-vous pour conclure ?

Christian Hopfer. On est passé d'une consommation illégale relevant de la justice criminelle à une consommation légale qui nécessite une approche scientifique de santé publique. Celle-ci vise à contrôler les dommages induits par la consommation, notamment sur la route, chez les jeunes, chez les sujets présentant d'autres addictions et chez les patients souffrant de troubles psychiatriques.

Références

1. Nussbaum A, Thurstone C, Binswanger I. Medical marijuana use and suicide attempt in a patient with major depressive disorder. Am J Psychiatry 2011;168:778-81.

2. Salomonsen-Sautel S, Min SJ, Sakai JT, Thurstone C, Hopfer C. Trends in fatal motor vehicle crashes before and after marijuana commercialization in Colorado Drug Alcohol Depend. 2014;140:137-44.

3. National Institute of Drug Abuse (NIDA). [Internet] 2018; http://www.monitoringthefuture.org/pubs/monographs/mtf-overview2017.pdf.

4. Alcohol Research. Current Reviews Editorial Staff. NIH’s Adolescent Brain Cognitive Development (ABCD) Study. Alcohol Res 2018;39:97.

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• Hopfer CJ, Salomonsen-Sautel S, Mikulich-Gilbertson S et al. Conduct disorder and the initiation of substance use: a prospective longitudinal study. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry 2013;52:511-518.

• Palmer RH, Knopik VS, Rhee SH et al. Prospective effects of adolescent indicators of behavioral disinhibition on DSMIV alcohol, tobacco, and illicit drug dependence in young adulthood. Addict Behav 2013;38:2415-21.

• Zeiger JS, Haberstick BC, Corley RP et al. Subjective effects for alcohol, tobacco, and marijuana association with cross-drug outcomes. Drug Alcohol Depend 2012;123 (Suppl 1):S52-8.

Liens d'interêts

C. Hopfer déclare avoir des liens d’intêrets  avec le National Institute on Drug Abuse, Colorado Department of Public Health and Environment.

A. Dervaux déclare ne pas avoir de liens d’intérêts avec les sujets abordés dans l’article.

auteur
Pr Alain DERVAUX
Pr Alain DERVAUX

Médecin
Psychiatrie
CHU Sud, Amiens
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Addictologie,
Psychiatrie
thématique(s)
Toxicomanie
Mots-clés