Mise au point

Variation des consommations de substances psychoactives chez les adolescents de deux régions françaises géographiquement contrastées

Mis en ligne le 03/12/2018

Auteurs : C. Jousselme, M. Cosquer

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  • Cette enquête épidémiologique multicentrique en milieu scolaire, a proposé en 2013, à un échantillon de 15 235 jeunes, situé dans trois régions géographiques contrastées (05, 94 et région Poitou-Charentes), un auto-questionnaire. Utilisant une méthodologie de recherche mixte, quantitative et qualitative, encore peu utilisée en santé publique, elle a permis de mieux rendre compte de la complexité des problématiques adolescentes d'aujourd'hui, notamment en terme de consommation de substances psychoactives.

Avec un regard phénoménologique, sociologique et clinique, cette description des multiples facettes de nos adolescents, permet de sortir des clichés médiatiques (“génération désenchantée”) et de pouvoir leur proposer des actions de prévention véritablement efficaces dans le domaine de leur santé globale, particulièrement de leur santé mentale (approche de la dépression).

Beaucoup de jeunes se sentent adolescents dès 13 ans, mais c'est à 14-15 ans qu'ils sont les plus nombreux à accéder à ce statut. Une grande majorité se sent bien dans ses relations avec ses parents et pense que ces derniers posent un regard positif sur eux. Ils développent leur maturité et s'éloignent dans leur grande majorité de l'image qui est véhiculée d'eux, inconscients, désenchantés et dépendants des objets plus que des liens (88 % estiment que leur propre valeur ne dépend pas du nombre d'objets qu'ils possèdent). Ainsi, mettant en jeux de bonnes capacités introspectives, mais ne sombrant pas dans la procrastination, la valeur qu'ils s'accordent à eux-mêmes est liée à l'image qu'ils donnent aux autres, à leurs résultats scolaires, mais aussi à leur créativité. Ils prennent soin de leur santé et de leur image (vêtement, hygiène, peau, look). La féminité semble assez évidente pour les filles alors que la virilité est un concept plus difficile à apprivoiser pour les garçons.

Dans bien des domaines, les filles apparaissent plus matures et plus lucides plus tôt, se posent davantage de questions sur elles-mêmes et sur le monde, ont davantage de doutes sur l'avenir, et sont aussi plus dépendantes des clichés établis en terme d'image. Elles ont une moins bonne image d'elles-mêmes que les garçons. Elles sont aussi plus prudentes : par exemple, elles attendent davantage de temps de relation en couple avant d'avoir leur premier rapport sexuel.

Les adolescents d'aujourd'hui sont loin d'être caricaturaux quant à leurs représentations des limites : si plus de la moitié pense que les adultes leur posent trop de limites, ils sont encore plus nombreux à reconnaître avoir besoin de limites. En revanche, plus des trois quarts des jeunes pensent que trop de limites posées aux adolescents les poussent à prendre des risques. Presque la moitié des jeunes pense que pour vivre bien il faut à la fois avoir le maximum de sensations et le maximum d'émotions, liant ainsi des éléments souvent présentés comme contradictoires, mais qui rendent bien compte de la double valence des mouvements psychiques à l'œuvre dans cette période (introspection, ressenti et besoin d'action). On peut par contre s'inquiéter du fait que plus d'un tiers des jeunes, surtout les garçons, affirme qu'il faut, pour vivre bien, prendre des risques sans les calculer.

Quand ils se sentent mal, les adolescents en premier lieu s'isolent, écoutent de la musique (surtout les filles) ou jouent aux jeux vidéo (surtout les garçons). Les amis ne représentent que leur troisième ressource. La dépression touche deux fois plus de filles que de garçons. Dans leur grande majorité, ces jeunes s'estiment en bonne santé, continuent à prendre soin d'eux, de la façon dont ils s'habillent et sont donc peu repérables par les adultes. Seuls 8,7 % des filles et 5,1 % des garçons consultent un “psy”. Le nombre de jeunes ayant effectué une tentative de suicide reste inquiétant (7,8 % des jeunes en ont déjà effectuée une, 3,7 % plus d'une).

La sexualité des jeunes est globalement “responsable”, en matière de contraception et de protection des MST (une grande majorité des jeunes utilise des préservatifs). Leur premier rapport sexuel est très majoritairement hétérosexuel, avec un partenaire déjà connu depuis quelques mois, et dont ils sont amoureux (surtout les filles). Les rapports très précoces, à 13 ans ou moins, concernent 10,7 % des filles et 4,2 % des garçons, et semblent plus impulsifs (partenaire peu connu) et peu protégés.

Leur scolarité préoccupe beaucoup les jeunes, comme une clé importante et enrichissante pour leur avenir, mais elle reste fatigante, stressante et énervante, pas agréable, voire pénible, pour une majorité d'entre eux.

Les loisirs des adolescents sont variés, 88 % ont accès aux réseaux sociaux qu'ils choisissent parce qu'ils sont plébiscités par le groupe, sans se soucier de leur confidentialité. Ils privilégient aussi la musique, les amis, Internet et les jeux sur ordinateurs (surtout les garçons). La lecture est le grand-parent pauvre : 37,6 % des jeunes ne lisent jamais durant leurs loisirs. Le sport est fortement intégré dans la vie des adolescents. Le monde des écrans est important même si les jeunes critiquent ce qu'ils regardent et détestent la publicité. Les adolescents aiment aussi beaucoup les jeux vidéo, surtout les garçons (jeux de combat et en réseaux), les filles préférant les jeux d'aventure et les jeux ludiques.

Si la majorité des adolescents d'aujourd'hui vont globalement bien, une petite partie semble mal vivre son adolescence : 9,2 % se font du mal assez ou très souvent, surtout les filles ; à peu près autant jouent à des jeux dangereux, surtout les garçons. Certains jeunes cumulent les réponses inquiétantes : ainsi, 27,1 % de ceux qui se sentent tristes et 11,4 % de ceux qui doutent d'eux-mêmes quand ils se regardent dans le miroir se font du mal assez ou très souvent (alors que ceux qui s'en fichent, ne sont que 6 % à en arriver à ces extrémités).

Consommation de substances psychoactives

Globalement, dans notre population, les filles consomment surtout du tabac, les garçons, de l'alcool, avec des chiffres inquiétants “d'alcoolisation ponctuelle importante” (plus d'un tiers). Un tiers des jeunes a déjà expérimenté du cannabis et sa consommation régulière touche 7,1 % des jeunes.

Cependant il est très intéressant de comparer les consommations dans deux départements géographiquement contrastés : le Val-de-Marne et les Hautes-Alpes. On note ainsi que les adolescents des Hautes-Alpes sont nettement plus nombreux à consommer du tabac (expérimentation, usage dans le mois, quotidien ou intensif) que ceux du Val-de-Marne (figures 1 et 2).

La consommation d'alcool reste également plus importante chez les haut-alpins quel que soit le mode de consommation (expérimentation, usage dans le mois ou usage régulier) et le sexe (figures 3 et 4).

Les jeunes des Hautes-Alpes se sont alcoolisés ponctuellement de façon plus importante (API : au moins 5 verres en une occasion), que ceux du Val-de-Marne dans le mois précédent l'enquête ou de manière répétée. Seules les API régulières chez les filles ne diffèrent pas selon le département (figures 5 et 6).

Enfin, les consommations de cannabis touchent encore davantage les jeunes des Hautes-Alpes que ceux du Val-de-Marne (figures 7 et 8).

Conclusion

Ainsi, les adolescents des Hautes-Alpes, département sensé donner un cadre de vie agréable et naturel consomment davantage que ceux du Val-de-Marne en terme de produits psychoactifs, ce qui tend à faire penser que les stress qu'ils rencontrent (pression sportive en fonction de leur plus grande pratique en compétition notamment, isolement dans certaines communes, nécessité d'une scolarité en internat, etc.) sont sous-estimés.


FIGURES

Références

• Jousselme C, Cosquer M, Hassler C. Portraits d’adolescents : enquête épidémiologique multicentrique en milieu scolaire. Fondation Vallée, Inserm. [Internet] http://www.afpssu.com/wp-content/uploads/2013/07/Portraits-dadolescents-mars-2015-1.pdf.

Liens d'interêts

C. Jousselme et M. Cosquet déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteur
Dr Catherine JOUSSELME

Médecin
Psychiatrie
Paris Sud, Inserm CESP, Fondation Vallée, Gentilly
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Addictologie,
Psychiatrie
thématique(s)
Toxicomanie
Mots-clés