Aparté

Sexualité, IST et occupation en temps de guerre

Mis en ligne le 31/10/2018

Mis à jour le 02/11/2018

Auteurs : Pr Gilles Pialoux

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Une fois n'est pas coutume, cet Aparté aura une certaine prétention historique. Une forme d'invitation au recul. Non par les conditions de sa rédaction, mais par son contenu thématique. Plusieurs documents, livres ou émissions TV, se sont en effet récemment concentrés sur la sexualité durant les années sombres de notre histoire : le colonialisme d'une part et l'occupation allemande d'autre part. Avec en filigrane, au-delà des faits tragiques, une dérive hygiéniste sur fond de peur des “maladies vénériennes”, qui questionne autant l'histoire que notre spécialité.

Commençons par le documentaire Amour et sexe sous l'Occupation (1), adapté du livre de Patrick Buisson (2), qui a été rediffusé récemment. Documentaire qui relate les relations sexuelles consenties, facturées ou imposées sous l'occupation allemande entre occupants et Françaises. Une sexualité présentée comme “libérée de l'autorité parentale, voire débridée, avec l'occupant nazi”. Film qui distille une vision esthétisante d'une certaine collaboration horizontale en des relations intimes, hétérosexuelles et homosexuelles, en temps de guerre, provoquant un profond malaise par sa ligne directrice – “On s'amuse à Paris” –, par son traitement biaisé, émaillé d'erreurs historiques et d'omissions, concernant notamment les juifs et le sort des homosexuels, en dehors de Cocteau, Trenet ou Jean Genet. Mais là n'est pas le sujet. Soucieux d'encadrer les débordements, nous explique le documentaire, l'état-major de la Wehrmacht avait réquisitionné certaines “maisons closes”, et pas d'autres, dressé une liste de celles-ci. Leur choix était motivé essentiellement par des préoccupations sanitaires, hygiéniques, afin d'éviter les maladies sexuellement transmissibles. Le gouvernement de Vichy avait reconnu ces bordels et créé un véritable service public du sexe. Les viols étaient punis de “peines de forteresse” ; parmi les femmes de prisonniers de guerre, celles qui percevaient des allocations misérables, qui s'adonnaient à la prostitution clandestine étaient emprisonnées. Sans compter l'image rabâchée de la femme tondue à la Libération. Seule Arletty déclara : “Si mon cœur est français, mon cul, lui, est international !” face à ses juges. Voilà pour le décor.

Le plus déroutant pour un regard d'infectiologue est que le système de bordels de la Wehrmacht était avant tout l'outil d'une politique sanitaire. Les médecins-chefs militaires, y compris ceux du régime de Vichy, désignaient explicitement les bordels de la Wehrmacht comme des “institutions de prévention des épidémies”, et définissaient les femmes françaises comme des “agents d'infection” potentiels. L'attention extrême portée à la prévention des maladies sexuellement transmissibles par l'administration militaire allemande conjuguait objectifs militaires à court terme et objectifs de politique démographique à long terme. Il s'agissait bien évidemment pour la Wehrmacht de limiter d'abord les maladies chez ses soldats, afin de les maintenir bons pour le service. Mais en même temps, elle considérait les cas de gonorrhée et de syphilis chez ses soldats comme une menace pour “le corps de la nation”. Pour sa descendance. Sans qu'il s'agisse bien sûr du spectre de la syphilis congénitale. Car à l'époque dominait la théorie erronée de l'hérédité de la syphilis, qui rendait cette maladie responsable de bon nombre d'affections et de déviances sociales. Les relations sexuelles dans ces bordels étatisés étaient donc l'objet d'une fiche sanitaire nominative, où le nom du soldat et celui de la prostituée figuraient. Les prostituées, à l'exclusion des prostituées juives et de “races inférieures”, devaient être examinées 2 fois par semaine par le personnel médical, et celles qui étaient jugées en bonne santé recevaient ces cartes d'inspection numérotées, qu'elles devaient présenter à leurs clients. Une sorte de notification du partenaire inversée où la finalité était le traitement du client et l'éviction carcérale de la contaminante. Contaminer un Allemand était un délit. Les campagnes de promotion du préservatif en 2 langues foisonnaient. Des affiches présentaient les femmes comme des bombes bactériennes ambulantes (figures 1  et  2). Pour les Allemands, la France n'était pas seulement le pays de l'amour, mais aussi la terre du risque vénérien, avec d'innombrables Françaises vérolées, qui menaçaient la santé des soldats allemands. Il était courant, dans l'Allemagne darwiniste des premières décennies du XXe siècle, d'évoquer les dangers supposés des maladies vénériennes pour le développement de la population. La conception démographique des maladies vénériennes se concrétisa ainsi dans le droit matrimonial nazi et dans la pratique des stérilisations forcées.

Un peu plus tard dans notre histoire de France, ont été créés les bordels du colonialisme. Un ouvrage collectif multiforme (3), dont Leïla Slimani a rédigé la postface, décentre les regards et déconstruit les fantasmes de l'Occident à partir d'une documentation exceptionnelle, qui montre le rôle central du sexe dans les rapports de pouvoir. Là aussi, un même malaise que pour Le Sexe sous l'Occupation. Voyeurisme ou devoir de mémoire ? Pour justifier la reproduction de ces images coloniales, les auteurs évoquent le précédent que constituent les images des camps d'extermination. Encore faudrait-il pouvoir distinguer très clairement les clichés pris par les victimes de ceux issus des occupants nazis, des forces alliées ou des militaires coloniaux.

On sait finalement peu de choses de l'impact épidémiologique de ces guerres, de ces occupations, de ces colonisations sur l'épidémiologie des infections sexuellement transmissibles (IST) [4]. Les données sont souvent fragmentaires et spectaculaires. Il faudra attendre le VIH pour que l'impact des conflits armés sur la diffusion d'une maladie sexuellement transmissible soit vraiment l'objet d'études scientifiques (5).


FIGURES

Références

1. D. Costelle, I  Clarke, C. Levavasseur. Amour et sexe sous l’Occupation. Documentaire, 2011.

2. Buisson P. 1940-1945 années érotiques. L’Occupation intime. Paris: Albin Michel, 2011.

3. Blanchard P, Bancel N, Boëtsch G, Thomas D, Taraud C. Sexe, race et colonies. Paris: La Découverte, 2018.

4. Jasek E, Chow EP, Ong JJ et al. Sexually transmitted infections in Melbourne, Australia from 1918 to 2016: nearly a century of data. Commun Dis Intell Q Rep 2017;41(3):E212-E222.

5. Bernard V, Durham H. Violences sexuelles dans les conflits armés : le silence est rompu, il est temps de briser la fatalité. Revue internationale de la Croix-Rouge 2014(2);96:5-12.

Liens d'interêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts en rapport avec cet article.

auteur
Pr Gilles PIALOUX
Pr Gilles PIALOUX

Médecin
Pathologie infectieuse et tropicale, clinique et biologique
Hôpital Tenon, AP-HP, Paris
France
Contributions et liens d'intérêts

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Infectiologie
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