Dossier

Sexualité et épilepsie

Mis en ligne le 22/11/2017

Mis à jour le 25/11/2017

Auteurs : S. Dupont

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  • 25 % à 57 % des patients souffrant d'épilepsie chronique présentent des troubles de la fonction sexuelle.
  • Il s'agit le plus souvent d'hyposexualité.
  • L'existence de troubles sexuels doit être abordée systématiquement lors de la consultation de tout patient souffrant d'une épilepsie chronique.
  • Les causes sont multifactorielles et impliquent donc un bilan global.
  • En cas de dysfonction sexuelle avérée, des prises en charge médicamenteuses et psychologiques peuvent être proposées.

L'épilepsie est une maladie neurologique fréquente touchant plus de 600 000 patients en France. Une prise en charge globale de cette pathologie chronique est préconisée (gestion des comorbidités notamment psychiatriques, aide à l'insertion sociale, professionnelle, prise en charge psychologique etc.). Néanmoins, la sphère de la sexualité est rarement abordée au cours d'une consultation d'épileptologie et demeure un sujet tabou. Il paraît pourtant évident que la perte de libido, les troubles sexuels peuvent gravement altérer la qualité de vie des patients épileptiques et méritent d'être diagnostiqués et pris en charge.

Épidémiologie

Dans la population générale, l'incidence des troubles sexuels varie énormément selon les études. Une étude française de prévalence en population générale retrouvait chez 1 500 personnes interrogées un taux moyen de dysfonction sexuelle de 15 % chez les hommes et de 20 % chez les femmes (1). Chez les patients épileptiques, le taux de dysfonctions sexuelles est significativement plus élevé qu'en population générale, oscillant de 25 % à 57 % selon les études (2-4). Les troubles rapportés sont majoritairement dans le domaine de l'hyposexualité : diminution de la libido, rares rapports sexuels (< 1 par mois), dysfonction érectile, hypo- ou anorgasmie (5). De très rares cas d'hypersexualité ont été décrits chez des patients épileptiques (6), principalement après chirurgie du lobe temporal en association avec des troubles ­comportementaux mais demeurent anecdotiques (6, 7). Chez les femmes épileptiques, on relève tout à la fois une perte de libido et des actes sexuels anorgasmiques beaucoup plus fréquemment que chez des témoins contrôles (8). Chez les hommes épileptiques, il est relevé de façon fréquente des troubles érectiles, et là encore des baisses de libido (9).

Causes

Les causes de ces dysfonctions sexuelles sont multiples et complexes.

Rôle direct des crises

La survenue de crises partielles simples (“auras” ou ou crises focales sans rupture de contact) extatiques, comparées pour certains à un orgasme, demeure exceptionnelle (10). Les premières descriptions semblent venir de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski qui prête ses propres auras extatiques au personnage du prince Mychkine dans L'Idiot. Le substrat anatomique de ces crises reste mal compris, mais certains les attribuent à un point de départ insulaire plutôt que temporal (11). Des automatismes gestuels sont fréquemment notés dans les crises partielles complexes (avec rupture du contact), pouvant concerner involontairement les organes génitaux externes (12). Ces automatismes génitaux se rencontrent le plus souvent dans les crises temporales médiales ou fronto­cingulaires. Les réelles activités masturbatoires ictales sont beaucoup plus rares (13) ? Exceptionnelles également, les crises réflexes kinésigéniques déclenchées par une activité masturbatoire (1 4).

Localisation du foyer épileptique

Les troubles sexuels intercritiques sont plus souvent rapportés dans les épilepsies temporales (15) mais peuvent se rencontrer dans tout type d'épilepsie, notamment dans les épilepsies généralisées, en association aux crises généralisées tonicocloniques (16).

Durée d'évolution de l'épilepsie

La durée d'évolution de l'épilepsie semble également représenter un facteur de risque de survenue de troubles sexuels. Des études ont ainsi démontré que des patients avec épilepsie évoluant depuis peu de temps (population adolescente) avaient un comportement sexuel normal par rapport à leur classe d'âge (17).

Étiologie de l'épilepsie

Certaines causes d'épilepsie sont connues pour être elles-mêmes pourvoyeuses de dysfonction sexuelle. C'est le cas notamment des AVC (18) [cf. article L. Falcou, p. 284), des traumatismes crâniens (19) et des tumeurs cérébrales (20).

Effet des médicaments antiépileptiques

De façon générale, les effets dits SNC (système nerveux central) des médicaments antiépileptiques, notamment la sédation et la fatigue, peuvent jouer un rôle négatif sur la libido des patients. De façon plus spécifique, les médicaments antiépileptiques inducteurs enzymatiques ont particulièrement été incriminés dans la genèse des troubles sexuels des patients par le biais d'une diminution des taux actifs de testostérone (8). Un effet aggravant sur la libido et la fonction érectile a ainsi été décrit avec la carbamazépine (21). Néanmoins, le caractère d'inducteur enzymatique n'est pas l'unique explication du potentiel rôle délétère des médicaments anti­épileptiques. Des troubles sexuels ont aussi été décrits avec le valproate de sodium (22), médicament inhibiteur enzymatique, ou avec des médicaments neutres comme le topiramate (23) (anorgasmie chez la femme et troubles érectiles chez l'homme).

Pour d'autres médicaments antiépileptiques, l'effet sur les fonctions sexuelles est controversé dans la littérature : tantôt aggravant (24, 25), tantôt facilitateur (lévétiracétam ; oxcarbazépine) [26].

Enfin, il faut noter un effet améliorant relevé avec la lamotrigine (27) [qui s'exercerait via son potentiel effet normothymique ?].

Facteurs hormonaux

Un des mécanismes supposés de la survenue de troubles sexuels chez les patients et patientes épileptiques repose sur les effets des crises et de la prise de médicaments antiépileptiques sur les taux circulants d'hormones sexuelles (5). Les taux hormonaux peuvent être impactés par de nombreux facteurs :

  • effet direct des crises, notamment temporales, sur l'axe hormonal hypothalamo-hypophysaire, entraînant une diminution des hormones gonadiques ;
  • élévation transitoire de la prolactine contemporaine de la survenue des crises, notamment des crises généralisées tonicocloniques, ayant pour effet une baisse de la libido ;
  • réduction des taux circulants d'hormones sexuelles subissant une induction hépatique par le cytochrome P450 accentuée par les médicaments antiépileptiques inducteurs enzymatiques.

Chez les hommes épileptiques (mais pas chez les femmes), il a été démontré que l'élévation de la protéine de liaison des hormones sexuelles était négativement corrélée à leur qualité de vie sexuelle (28).

Comorbidité anxiodépressive

La comorbidité anxiodépressive est fréquente chez les patients épileptiques (prévalence oscillant entre 13 et 36 % selon la durée de l'épilepsie, sa sévérité, son caractère pharmacorésistant selon une méta-analyse récente de la littérature) [29]. Or, on sait qu'il existe une corrélation étroite entre dépression et troubles sexuels (30). Le paradoxe est que, malheureusement, certains médicaments antidépresseurs, dont les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine préconisés chez les patients épileptiques déprimés, peuvent en eux-mêmes induire des troubles sexuels.

Prise en charge

Il convient d'aborder de façon systématique l'éventualité d'un dysfonctionnement sexuel chez tout patient ou toute patiente souffrant d'épilepsie chronique. Des questionnaires existent pour améliorer le dépistage de ces troubles (5).

Si le trouble sexuel est confirmé, un bilan biologique a minima va s'imposer, comportant notamment des dosages sanguins d'estrogène, de testostérone libre et totale et de SHBG (sex hormone-binding globulin).

Le patient devra ensuite être orienté vers un urologue ou un sexologue qui complétera le bilan de départ. En fonction des cas, des solutions médicamenteuses pourront être proposées : testostérone transdermique ou inhibiteurs de l'aromatase chez les hommes, sildénafil utilisé chez la femme en cas de vasocongestion inappropriée lors de la montée du désir. On peut également être amené à modifier un traitement antiépileptique semblant avoir causé ou aggravé les troubles sexuels rapportés par les patients ou les patientes épileptiques.

Une thérapie psychologique, voire un traitement antidépresseur approprié peuvent également s'avérer utiles, en gardant toujours à l'esprit le rôle potentiellement aggravant des médicaments antidépresseurs.

Conclusion

Les patients souffrant d'épilepsie chronique sont fréquemment affectés par des troubles de la fonction sexuelle. Les causes de ces troubles sexuels sont multiples et complexes (rôle et impact hormonal des crises et des médicaments, étiologie de l'épilepsie, comorbidité anxiodépressive, iatrogénie médicamenteuse). Dépister ces troubles et les traiter le cas échéant sont des éléments déterminants de la prise en charge et de l'amélioration de la qualité de vie des patients épileptiques. ■

Références

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Liens d'interêts

L’auteur déclare avoir des liens d’intérêts avec EISAI et UCB.

auteur
Pr Sophie DUPONT
Pr Sophie DUPONT

Médecin
Neurologie
Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Neurologie
thématique(s)
Épilepsie
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