Dossier

E-santé : l'innovation au service du suivi des patients douloureux chroniques, et du bon usage des antalgiques

Mis en ligne le 31/12/2017

Mis à jour le 08/11/2017

Auteurs : A. Corteval, T. Martinelli

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Pour les millions de patients qui vivent avec la douleur au quotidien, le parcours de soins est souvent chaotique. Dans ce contexte, l'e-santé ouvre de nouvelles perspectives. Parce qu'elle le place au cœur du dispositif, elle permet de rendre le patient acteur de ses soins et de l'accompagner au quotidien dans la gestion de sa douleur. Au-delà de ce bénéfice individuel, cette approche innovante doit permettre globalement d'améliorer le parcours de soins en impliquant tous les professionnels de la santé et de développer de nouvelles pistes de recherche autour d'une meilleure caractérisation des profils de patients douloureux.

Patients, soignants et chercheurs attendent de nouvelles solutions

La douleur chronique est un enjeu de santé publique considérable, touchant environ 20 % des adultes et représentant plus de 1,5 milliard de personnes dans le monde. Elle a un impact majeur sur la qualité de vie, puisque plus de 70 % des patients déclarent souffrir de dépression, d'altération de la concentration, de troubles du sommeil, etc. (1). Les questions sociétales et économiques sont également cruciales, car 60 % des personnes souffrant de douleur chronique sont moins aptes, voire incapables de travailler, et 20 % déclarent avoir perdu leur emploi à cause de la douleur (2). Les traitements disponibles manquent d'efficacité, sont à l'origine de nombreux effets indésirables et appartiennent pour la quasi-totalité à des classes de composés anciennes (opioïdes, AINS, antidépresseurs, etc.). Patients, médecins algologues, médecins généralistes et pharmaciens attendent des améliorations, tant en termes d'efficacité thérapeutique que d'organisation des soins.

L'e-santé peut-elle apporter une réponse ?

Pour pouvoir agir sur le parcours de soins et mieux le personnaliser, il faut commencer par mieux caractériser les patients ; parce que les causes de douleur sont différentes, parce que les mécanismes sous-jacents sont différents et parce que les vécus personnels sont différents. Il est donc indispensable d'évaluer non seulement les différentes composantes de la douleur mais également ses répercussions psychosociales (anxiété, dépression, altération du sommeil, etc.). Et cette évaluation doit se faire dans la vie réelle, car les visites dans les centres de prise en charge de la douleur ou chez le généraliste, parfois espacées de plusieurs mois, ne permettent pas de retracer objectivement l'évolution de la douleur. Il est également nécessaire de rendre le patient acteur de sa prise en charge, avec l'objectif d'améliorer son observance. Enfin, il faut construire un réseau de soins qui devienne plus efficient grâce à une meilleure interconnexion des 3 acteurs principaux : patient, médecin algologue et généraliste. Aujourd'hui, l'e-santé propose des solutions qui peuvent permettre de répondre à ces objectifs ambitieux.

En parallèle, on observe un développement exponentiel des usages mobiles jusque dans les tranches d'âge “senior”, le déploiement presque quotidien de nouvelles solutions en e-santé pour les maladies chroniques et un intérêt croissant des agences de santé et des organismes payeurs pour ces solutions. Les patients en sont également demandeurs. Une enquête sur l'observance menée début 2017 par l'Institut français d'opinion publique (IFOP) a montré une forte demande des patients pour une meilleure information sur les médicaments ainsi que pour le développement d'outils numériques pour l'autogestion des maladies chroniques. Le moment est donc venu de suivre ce mouvement de fond afin que les patients souffrant de douleurs chroniques puissent également en bénéficier.

Des applications existent…

On ne peut affirmer qu'il n'y a pas de solutions d'e-santé pour la douleur. Mais il n'est pas simple de se repérer au milieu des nombreuses applications téléchargeables dédiées au “bien-être”, et il est encore plus compliqué d'identifier des solutions validées scientifiquement et pertinentes pour les patients. L'application “Mon coach douleur”, développée par le laboratoire Takeda et labellisée mHealth Quality, sort du lot, mais elle concerne uniquement les douleurs liées au cancer et n'a pas fait la preuve clinique de son intérêt dans le suivi des patients.

Des publications récentes soulignent le besoin urgent d'élaborer des programmes d'e-santé validés pour la douleur chronique (3-5). Des programmes qui devront respecter les règles de confidentialité et de sécurité, qui devront pouvoir prendre en compte les besoins de l'ensemble des acteurs et, surtout, qui devront répondre aux attentes du patient, en matière d'interactivité, de personnalisation des messages et de contact avec l'équipe soignante.

Associer experts de la douleur et experts de l'e-santé

C'est pour répondre à ce défi que l'institut Analgesia s'est orienté vers l'e-santé. Fondation de recherche dédiée à l'innovation contre la douleur, l'institut Analgesia conduit des projets qui placent le patient au cœur de la recherche et qui rapprochent soignants, chercheurs et entreprises. Les experts de l'institut ont ainsi souhaité développer un outil capable de les aider à mieux comprendre les patients et à améliorer leur caractérisation.

Pour les accompagner dans ce projet, ils se sont tournés vers Bepatient, qui a déjà lancé plus de 40 programmes d'e-santé en France et à travers le monde, développés en partenariat avec des équipes scientifiques, des associations de patients, des organisations de soins et des industriels dans des domaines variés tels que le télésuivi des effets indésirables des traitements antitumoraux oraux (programme Appli Chimio, partenariat avec l'institut Curie et le groupement de coopération sanitaire Sesan [Service numérique de santé]), la préparation et le suivi de patients ayant subi une chirurgie orthopédique (programme HospiOrtho) ou la constitution d'une plateforme d'engagement du patient dans la maladie de Crohn (programme MICI Connect, partenariat avec l'association François-Aupetit [AFA]).

Bepatient s'appuie sur une plateforme technologique (disponible sur le Web et sous forme d'application pour mobile) qui intègre de nombreux modules paramétrables selon les besoins des utilisateurs : évaluation de l'éligibilité à un parcours, recueil du consentement en ligne, carnet de santé, e-learning, télésurveillance, réseau social, coordination des soins, sans oublier la recherche (e-Cohorte réunissant tous les patients utilisateurs de l'application et souhaitant participer).

L'outil développé dans le cadre de ce partenariat se veut poly­valent et généraliste, applicable à toutes les douleurs chroniques, utilisable par les spécialistes comme par les généralistes et destiné au soin comme à la recherche (figure).

Pour atteindre cet objectif, du côté de l'institut Analgesia, un groupe d'experts national réunissant médecins algologues, généralistes et patients est chargé d'identifier les besoins spécifiques de chaque acteur, de sélectionner les paramètres les plus pertinents (ainsi que leur séquence au sein d'un parcours optimisé), de tester les différents prototypes puis de préparer et mener les études de validation. Du côté de Bepatient, l'équipe projet est chargée de l'élaboration du cahier des charges, de la rédaction des spécifications techniques et fonctionnelles conformément aux besoins identifiés par le groupe d'experts, du développement des prototypes, de la formation des utilisateurs et de leur accompagnement tout au long des études de validation, jusqu'à l'étape finale du lancement et de la commercialisation.

La phase pilote est amorcée depuis juin 2017. Le programme se poursuivra en 2018 avec le déploiement à plus grande ampleur des tests visant à améliorer le premier prototype (test grandeur nature). Une étude d'impact est également prévue, dont l'objectif est d'évaluer l'efficacité intrinsèque de l'outil ainsi que son intérêt médicoéconomique et son impact sur l'organisation du parcours de soins ; cette étude ouvrira la voie au remboursement de l'outil, permettant ainsi d'étendre son usage jusque dans les soins primaires.

Les bénéfices attendus se situent à tous les niveaux, à commencer par celui des patients. Leur accompagnement quotidien dans la gestion de la douleur au travers de défis et de récompenses (“gamifi­cation”) permettra d'agir sur leur motivation, sur la diminution de leurs appréhensions et sur leur ­réassurance. Il orientera également vers la remise en mouvement des patients, voire la reprise du travail, avec pour objectif principal de diminuer le ressenti de la douleur et d'améliorer la qualité de vie. Au niveau des soignants également, l'outil permettra l'évaluation de la réponse aux traitements dans la vie réelle, une prise en charge personnalisée des patients et, donc, une optimisation de l'usage des médicaments. Il permettra aussi de mieux ­coordonner la prise en charge avec l'équipe médicale du centre antidouleur, et, par la suite, avec les acteurs des soins primaires. L'objectif est, en l'occurrence, d'agir sur l'amélioration du parcours de soins des patients souffrant de douleurs chroniques. Au niveau de la recherche, enfin, en accédant aux millions de données générées par l'utilisation de l'outil et constituant de facto une e-cohorte, les chercheurs pourront améliorer la caractérisation des patients et, ainsi, identifier des sous-groupes de répondeurs à tel ou tel type de traitement. Au-delà s'ouvriront également à eux de nouvelles pistes de recherche fondamentale, qui permettront de concevoir de nouveaux médicaments ainsi que d'autres approches thérapeutiques innovantes.■


FIGURES

Références

1. Breivik H, Collett B, Ventafridda V, Cohen R, Gallacher D. Survey of chronic pain in Europe: prevalence, impact on daily life, and treatment. Eur J Pain 2006;10:287-333.

2. Attal N, Lanteri-Minet M, Laurent B, Fermanian J, Bouhassira D. The specific disease burden of neuropathic pain: results of a French nationwide survey. Pain 2011;152(12):2836-43.

3. Dear BF, Gandy M, Karin E et al. The pain course: exploring predictors of clinical response to an Internet-delivered pain management program. Pain 2016;157(10):2257-68.

4. Gogovor A, Visca R, Auger C et al. Informing the development of an Internet-based chronic pain self-management program. Int J Med Inform 2017;97:109-19.

5. McGuire BE, Henderson EM, McGrath PJ. Translating e-pain research into patient care. Pain 2017;158(2):190-3.

Liens d'interêts

A. Corteval et T. Martinelli déclarent que les éléments présentés dans l’article font l’objet d’un partenariat entre l’institut Analgesia et la société Bepatient.

auteur
Dr Alice CORTEVAL
Dr Alice CORTEVAL

Médecin
Pharmacologie
Institut Analgesia, Clermont-Ferrand
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Pharmacologie
Mots-clés