Dossier

Entre intérêt clinique et réalités sociologiques : quelle place du discours sur l'argent en thérapie familiale ?

Mis en ligne le 18/12/2017

Mis à jour le 19/12/2017

Auteurs : M. Fritsch, I. Acquaviva

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Dans la lignée de la thérapie contextuelle d'I. Böszörményi-Nagy, puis de la réflexion sur les héritages et les déloyautés développée par B. et N. Prieur, les auteurs s'appuient sur l'expérience d'une pratique en thérapie familiale systémique au centre hospitalier d'Ajaccio pour interroger la pertinence du discours sur l'argent dans les interactions familiales et pour questionner l'importance de l'équité et de la logique économique des transactions familiales. L'illustration du cas clinique d'une intervention systémique familiale intergénérationnelle concourt à faire du discours sur l'argent un outil pertinent d'affiliation, de par son universalité, et un moyen d'accéder aux réalités affectives sous-jacentes aux logiques de dons et de dettes dans la famille. Elle montre comment parler d'argent permet le recadrage d'échanges émotionnels entravant le processus psychothérapeutique et comment penser l'argent dans sa globalité révèle les processus de transmission et de filiation, enjeux de reconnaissance entre les générations.

À travers l'évolution des thérapies familiales systémiques et notamment le courant contextuel d'I. Böszörményi-Nagy, le thérapeute s'est approprié les notions d'équité et de dettes pour interroger les logiques d'échanges réciproques et les relations de dépendance des systèmes familiaux. La recherche de nouveaux outils thérapeutiques a pu le pousser à questionner les réalités culturelles et sociales et leurs enjeux relationnels. Ainsi en est-il de la question de l'argent.

Notre article se propose de questionner d'abord la place du discours sur l'argent dans les interactions familiales, pour élaborer en partant d'analyses sociologiques une grille de lecture permettant l'utilisation de ce thème fondamental dans les entretiens de thérapie familiale systémique. Nous tentons ensuite d'appliquer cet ensemble de concepts à une prise en charge réalisée au sein du centre hospitalier d'Ajaccio, pour essayer de cerner les possibilités et limites que soulève la question de l'argent en thérapie familiale.

Pourquoi peut-on aussi parler d'argent en thérapie familiale ?

L'équilibre d'une famille peut-il aggraver ou entretenir des comportements pathologiques ? Si c'est le cas, le thérapeute peut-il aborder la question des relations financières et des échanges de biens dans la famille comme il y aborde les relations affectives et les liens émotionnels ?

Si le vécu de préjudice, le manque de reconnaissance ou la rupture de ces échanges sont sans aucun doute sources de souffrance, et s'ils ont encore aujourd'hui toute leur place dans l'évolution de la dynamique familiale et, par là, dans d'éventuelles transactions pathologiques, comment le clinicien peut-il appréhender les réalités économiques et les enjeux relationnels de l'argent en thérapie familiale ?

Accepter de donner et recevoir de l'argent en famille : tabou ou nécessité ?

Au carrefour de la clinique et de la sociologie, il nous semble nécessaire de dépasser les positions radicales : les rapports à l'argent en famille, au-delà du modèle des “mondes hostiles” ou du “tout ou rien” que nous allons développer, ne semblent finalement pas tabous au thérapeute.

Est-il nécessaire de marquer une frontière morale entre la sphère intime des échanges familiaux et la sphère marchande des comptes et des dettes ?

Les relations intimes dans le cercle familial excluent-elles nécessairement la logique comptable et les enjeux économiques propres à la gestion de l'argent ? Quels risques imagine-t-on à penser les relations familiales par les logiques de l'intérêt financier et de la recherche du profit ? Les règles d'égalité, de juste répartition et la pensée rationnelle des logiques économiques semblent en effet en contradiction totale avec les valeurs de désintéressement, de sacrifice ou, plus simplement, de don propres aux transactions familiales. Faut-il alors considérer un risque d'amalgame ou d'instrumentalisation des liens affectifs lorsque l'on parle de la famille avec les mots de l'économie et de l'argent ? Il semble en effet qu'une grande tradition morale et sociologique marque une distinction formelle entre la sphère du monde de l'intime et celle de l'échange marchand, comme le rappellent les travaux sociologiques de V. Zelizer dans une étude publiée dans la revue Terrain (1) : “­L'intimité ne pourrait donc s'épanouir qu'entourée de barrières solides. Les ‘sphères séparées' deviennent des mondes dangereusement hostiles et soigneusement disjoints, dont la saine gestion requiert que l'on veille à bien préserver leurs frontières. Les acteurs sociaux eux-mêmes parlent volontiers ce langage, et soutiennent que l'introduction du calcul économique dans la sphère de leurs relations intimes ne manquerait pas de les corrompre. Lorsqu'ils défendent vigoureusement l'existence de ‘sphères séparées', les gens font quelque chose de sensé. [...] ils invoquent la doctrine des ‘mondes hostiles' lorsqu'ils s'efforcent d'instaurer ou de maintenir une barrière dans des relations intimes qui prêtent à confusion. Par exemple, prenons le cas d'un père qui emploie sa fille dans son entreprise, ou bien celui d'un avocat qui s'occupe du divorce d'un vieil ami. Dans ce genre de circonstances, les acteurs recourent souvent à des pratiques instaurant des ‘mondes hostiles'. Ils adoptent des façons de parler, des langages corporels, des types de vêtements ou d'uniformes et des dispositions spatiales destinés à bien marquer – pour prévenir tout malentendu – que la relation entre Untel et Unetelle est celle de patron à secrétaire, de mari à femme, de souteneur à prostituée, d'amant à maîtresse, de père à fille ou bien de client à serveuse, entre autres exemples.”

Cette première approche laissera ainsi entendre que les relations affectives et économiques prennent sens dans des sphères sociales séparées, et qu'il n'est pas judicieux de penser les rapports affectifs familiaux par des logiques marchandes.

Introduire l'argent dans la sphère de l'intime permet-il au contraire de mieux comprendre les relations familiales ?

Pour poursuivre le travail sociologique ainsi entrepris par V. Zelizer (1), et l'introduire dans une perspective rigoureuse de psychologie clinique et familiale, on peut interroger ce que les sociologues, par le “postulat de la connaissance sociologique” introduit par P. Bourdieu dans Raisons pratiques, définissent comme “principe de raison suffisante” (2). Celui-ci énonce ainsi que “les agents sociaux n'accomplissent pas d'acte gratuit”, c'est-à-dire qu'ils sont rationnels, qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent. Cette réflexion invite alors à introduire la notion d'intérêt, et P. Bourdieu énonce alors : “On identifie la raison d'être d'une conduite à l'explication de cette conduite par la poursuite de fins économiques”. Au-delà d'une réduction utilitariste ou purement intéressée des comportements humains, peut-on analyser certains d'entre eux par la quête d'un équilibre économique, d'une gestion de comptes où l'argent fait sens ?

Dépassant la thèse évoquée précédemment, V. Zelizer montre les limites évidentes de cette approche en “tout ou rien” où, dans une forme de réductionnisme économique, les échanges en famille auraient finalement comme règle unique la logique de l'équité et des comptes : “Les tenants de cette école avancent donc que le marché fournit des solutions efficientes et que ces dernières viennent à bout des problèmes juridiques posés au sein des relations intimes. Selon eux, l'intimité pose les mêmes problèmes de choix sous contrainte que les transactions commerciales ordinaires.”

On saisit immédiatement la limite de cette pensée, qui tenterait d'apposer une simple logique de calcul à la complexité des intérêts personnels et collectifs d'une organisation familiale. On peut cependant imaginer la place cruciale de l'argent dans les interactions sociales et familiales, comme le démontrent N. et B. Prieur, dans La Famille, l'argent, l'amour (3) : “La psychologie ne peut pas continuer à se désintéresser du réel de l'argent auquel chacun est confronté dans les divers registres de sa vie. Pourtant, alors que les transformations des structures familiales et leurs conséquences ont été largement étudiées, la place de l'argent dans la vie de famille reste peu analysée. Dans le même temps, on voit les banques, en quelque sorte, occuper ce terrain encore déserté. Comme tel établissement qui propose de se substituer aux parents : ‘parce que l'apprentissage de l'argent fait partie de l'éducation d'un enfant, Notre banque accompagne les parents et les conseille au ­quotidien'... Si argent peut, en effet, rimer avec éthique, les banques, qui visent le profit maximum, sont-elles bien placées pour introduire ce registre ? Ce serait d'autant plus dommage de laisser ce terrain en friche que toute une tradition philosophique a pensé de manière très pertinente cette articulation des intérêts financiers et des sentiments moraux.”

Il semble alors pertinent d'interroger le sens que peut porter l'argent dans ce que N. et B. Prieur nomment “une économie cachée du couple” dans les relations conjugales, et ce que “la naissance d'une économie familiale” peut apporter dans la compréhension des interactions entre parents et enfants, dans une perspective qui s'apparente au structuralisme constructiviste de Bourdieu, écartant le déterminisme et l'universalisme d'un jeu de relations centrées sur ­l'intérêt de l'argent, pour, au contraire, en faire émerger les déterminants réels, eux-mêmes conséquences de configurations relationnelles toujours spécifiques.

Comment concilier l'apparent désintéressement des transactions familiales avec les principes d'équité si cruciaux à l'équilibre d'une famille ?

Suivons maintenant V. Zelizer vers la possibilité d'une “troisième voie”, entre la théorie première des “mondes hostiles”, refusant d'inviter la logique économique dans la sphère de l'intime, et le risque évoqué précédemment d'une lecture des relations réduites à un déterminisme économique : “Les spécialistes qui développent des approches alternatives se démarquent toutefois plus radicalement de ces façons classiques d'aborder l'économie de l'intime. Ils procèdent de plusieurs manières : certains élargissent la définition du travail ; d'autres mettent l'accent sur la reconnaissance de liens sociaux privilégiés ; d'autres encore s'intéressent au contenu réel des transactions entre acteurs économiques ; enfin, certains placent la culture au cœur même de ces transactions au lieu de la traiter comme une externalité. Leurs démarches ont en commun de reconnaître les croisements opérant entre les relations personnelles et les activités économiques.”

Considérer cette issue pour penser l'argent en thérapie familiale, c'est-à-dire par une analyse rigoureuse des relations dans une perspective de psychologie systémique, ce serait alors penser l'argent en famille dans une perspective globale, en s'intéressant à ce qui l'entoure et ce qu'il révèle. Tout comme parler du travail d'un des parents nécessite de considérer le travail, formel et informel, rémunéré ou non, du reste de la famille, parler de l'argent transmis par l'un à l'autre exige de parler de l'ensemble des capitaux transmis dans un sens et dans l'autre, pour éviter l'écueil d'une marchandisation des relations. C'est ainsi que l'on se propose d'aborder l'aporie de la séparation entre l'économique et l'intime en retrouvant N. et B. Prieur, pour considérer l'argent, mais aussi les capitaux symboliques que l'on transmet ou que l'on trahit (3) :“Égalité ou équité : L'équité prend en compte des éléments qui sont non comptabilisables, de l'ordre de la confiance, de la reconnaissance, du respect, relevant de ce que nous avons désigné comme ‘l'économie cachée du couple'. Elle s'établit dans le temps, un équilibre équitable peut se mettre en place à partir de l'alternance de séquences inégales. Il n'est même pas certain qu'une égalité mathématique donne un sentiment d'équité, car, dans le couple, nous ne sommes pas dans une logique de parité sociale.”

On touche ici à la complexité de la juste répartition en famille, que l'on pourra illustrer à travers la description d'une famille suivie en thérapie. La famille F dont le patient désigné, dernier d'une fratrie de 3, fait l'objet d'inquiétudes concernant ses dépenses “démesurées”, relève ainsi de ce que l'on peut nommer les “pathologies de l'argent”, au sens où ses comportements que l'on peut qualifier de déviants par rapport à la norme sociale établie, font l'objet depuis plusieurs années d'une prise en charge psychiatrique et semblent occasionner une grande souffrance pour l'ensemble de la famille.

En s'appuyant sur une description factuelle de la vie de ce patient aux dépenses démesurées, et dans une logique “comptable” de son histoire, on relève en effet des transferts réguliers d'argent de la part de ses parents, l'achat récent d'un véhicule d'une valeur inadaptée à ses revenus personnels, et un train de vie qui relève finalement d'une grande injustice par rapport aux dépenses de ses frère et sœur, tous 2 intégrés dans des parcours professionnels brillants et totalement indépendants financièrement de leurs parents.

Mais, en interrogeant plus précisément le vécu parental, il semblerait que si les aînés ont bénéficié d'études supérieures, d'une réussite socioprofessionnelle enviable, et par là d'une forme de reconnaissance assurée tant par leur famille que par la société, notre patient, au contraire, semble bloqué au pied du mur de la réussite professionnelle escomptée, dans cette famille dont les attentes sont matérialisées par l'entreprise familiale. Il est imaginable d'évoquer la générosité parentale à son endroit comme une forme de réparation compensant l'absence de parcours professionnel notable.

La voiture pourrait-elle aussi être considérée comme un enjeu de réputation, attestant d'un capital social commun à la famille, que l'image de la réussite financière permet de préserver pour chacun de ses membres ? Comme le décrit S. Gollac, “ces biens font partie prenante de la réputation du groupe familial dans un espace social donné” (4).

Pour nous expliquer, faisons appel au concept de capital symbolique décrit par P. Bourdieu (2) : “­J'appelle capital symbolique n'importe quelle espèce de capital (économique, culturel, scolaire ou social) lorsqu'elle est perçue selon des catégories de perception [...], qui sont, au moins pour une part, le produit de l'incorporation des structures objectives du champ considéré, c'est-à-dire de la structure de la distribution du capital dans le champ considéré.

Le capital symbolique peut finalement être défini comme une configuration de capitaux qui assure à un individu ou à un groupe une position sociale donnée dans un champ social donné.”

Par cette lecture, l'inégalité envisagée en premier lieu du fait que les parents donnent plus au benjamin pourrait finalement prendre la forme d'une certaine équité entre le capital scolaire et social acquis par les aînés, et les bien matériels accordés au troisième par les parents comme une sorte de compensation de sa moindre réussite socioprofessionnelle, écart creusé par la réussite persistante des aînés. Les dépenses ainsi comprises ne seraient-elles pas alors une façon ­d'entretenir et de préserver cette si difficile configuration familiale, où la dette financière dont le patient est débiteur vient en place de la réparation de la dette symbolique qu'il semble attendre de ses proches ?

Et si l'exemple de l'économie cachée dans un fonctionnement familial entretient ce que la morale sociale pourrait facilement qualifier de “pathologie de l'argent”, il semble d'abord nécessaire de porter attention aux spécificités des histoires familiales et des configurations économiques et symboliques de ces échanges où l'argent prend place. On pourrait alors conclure, avec V. Zelizer :

“Bien que la doctrine des ‘mondes hostiles' pousse à croire que les transactions monétaires dénaturent les relations entre intimes, et peuvent même les transformer en rapports d'exploitation mutuelle, des études précises ont abouti à la conclusion contraire : dans l'ensemble du champ de l'intime, les gens s'arrangent pour intégrer les transferts monétaires dans des réseaux plus durables d'obligations mutuelles sans détruire les liens sociaux existants. Au sein des familles tout comme à l'extérieur, l'argent cohabite régulièrement avec l'intimité. Au point même de l'entretenir. (1)

Pour conclure cette première partie théorique introduisant l'intérêt et la nécessité d'évoquer l'argent dans nos échanges avec les familles, et pour faire suite à la vignette clinique de la famille F, nous proposons d'illustrer le sens et l'intention que peut révéler l'interaction par l'argent entre un père et son fils. À travers l'acte banal du prêt entres proches, décrit par G. Lazuech dans son étude comparée des économies bancaires et inter­individuelles, nous pouvons appréhender les possibilités d'inter­prétation d'un acte ordinaire, permettant d'élaborer des hypothèses en thérapie familiale en introduisant ce qu'il nomme une “économie morale” (5) : “Outre les différences importantes entre les crédits d'établissement et crédits d'interconnaissance nous aimerions montrer en quoi ces derniers s'insèrent dans ce que Laurence Fontaine désigne par ‘l'économie morale'. Ce qui caractérise cette économie, par comparaison à une économie purement marchande, est qu'elle est entièrement encastrée dans l'ensemble des relations et des pratiques sociales dans lesquelles elle se déroule et qui lui donnent sens. Si l'économie morale n'échappe pas au principe général de ­l'intérêt, cet intérêt n'est pas uniquement d'ordre économique. Par ailleurs, si au sein de l'économie de marché dans sa forme pure l'individu est pensé comme libre, ce n'est pas le cas de l'économie morale au sein de laquelle l'action de chacun est subordonnée à un ensemble de déterminants affectifs, relationnels, symboliques, etc. Ce sont ces déterminants que Pierre Bourdieu a pu qualifier de formes élémentaires de domination qui lient, par la dette ou le don, des personnes entre elles.”

Alors que le sociologue va décrire comment le prêt d'argent entre proches permet parfois de donner de façon informelle, pour “lier sans contraindre”, ou de préserver un lien affectif, il introduit par le concept de “prêter pour contrôler” l'idée que le prêt d'un père à un fils pourrait relever d'une “double motivation” : “celle d'aider un fils unique pour ­l'acquisition de son logement en lui épargnant des frais jugés inutiles, mais aussi celle de lui transmettre sa façon de faire avec l'argent : ‘Mon passe-temps, c'est de faire des économies'.” Le père acquerrait ainsi sur son fils un “droit de contrôle”, non seulement sur son usage (“comme ce n'est pas un don, il ne va pas acheter n'importe quoi”) mais aussi sur le budget du couple.

Cette situation, pour le moins banale, montre d'abord l'importance de questionner les intentions paternelles tant sur le plan formel (intentions déclarées) qu'informel (intérêts et intentions détournés, accords tacites). On peut ainsi envisager le risque d'un déséquilibre entre les intentions révélées d'un père pour son fils (la réussite des études, la sécurité économique) et des intentions cachées ou inconscientes (réduire la prise de risque financière de son fils, la possibilité d'un éloignement familial, la rupture d'un parcours professionnel, etc.).

Mais cette illustration donne aussi l'occasion de s'intéresser à une transaction à un deuxième niveau : le père ne transmet pas seulement l'argent, mais surtout son modèle de gestion économique, “sa façon de faire avec l'argent”. Cette résultante indirecte du prêt peut alors être appréhendée comme une partie du capital symbolique, intergénérationnel, qui semble faire sens dans une forme de tradition, voire de mythe familial, “faire la chasse aux dépenses inutiles”.

Sans toutefois prétendre à l'universalité de ces rapports pluridimensionnels à l'argent, dans des situations qu'on ne saurait manquer de confronter systématiquement à la spécificité de l'histoire et de la configuration de chaque relation, ces exemples montrent à quel point il peut être utile d'interroger ces transactions, d'y chercher l'expression d'un fonctionnement plus global de don et contre-don, voire une forme de mythe familial, une façon de raconter ces échanges comme économie morale, transmettant à un premier niveau les biens et les attentes de chacun, et à un second niveau la culture d'une gestion particulière, de l'ouverture ou non au don et à l'échange.

Ce croisement entre réalités socio-anthropologiques et intérêts cliniques nous permet donc de conclure cette première partie par les observations suivantes :

  • l'intimité et l'économie ne sont pas des “mondes hostiles”, on peut même parler d'une économie familiale ;
  • l'argent des familles ne suit pas une logique purement marchande, il intègre les enjeux moraux et culturels des familles auxquelles il se rapporte ;
  • dépassant l'idéal d'une générosité sans fin, les systèmes familiaux n'ont de sens que dans la reconnaissance des intérêts de chacun et dans la concorde autour d'une forme d'équité : leurs actes ne sont pas gratuits ;
  • il est illusoire de réduire aux strictes logiques financières ces relations d'intérêt mutuel : il nous faut considérer le poids symbolique des dons et des échanges, en une somme de capitaux assurant à un individu ou à un groupe une position sociale donnée. On pourra s'intéresser notamment aux héritages culturels et scolaires, aux enjeux de réputation du groupe familial, pour considérer un capital social commun qui transcende les individualités ;
  • finalement, l'argent cohabite avec l'intimité, ils s'entretiennent mutuellement, et l'on ne saurait explorer l'un sans l'autre. Le thème de l'argent semble donc un enjeu fondamental dans la plupart des familles, susceptible de révéler les relations de contrôle ou de loyauté rendant si complexes les interactions familiales.

Une séance de thérapie familiale

Pour illustrer l'intérêt d'interroger la circulation de l'argent dans la famille, et y trouver un thème à la fois accessible au discours familial et ouvert à la complexité des transactions matérielles et symboliques, nous nous proposons de mettre à l'œuvre cette grille de lecture mentionnée précédemment dans la présentation clinique d'une intervention systémique familiale. Dans une première partie, nous proposons une description de l'organisation de la famille rencontrée, abordée entre autres à travers la question de la place qu'y prennent l'argent et les transmissions intrafamiliales. Dans un second temps, nous émettrons des hypothèses permettant la compréhension des difficultés exprimées par cette famille, en invoquant le concept de loyauté et les outils de la thérapie contextuelle de I. Böszörményi-­Nagy (6). Enfin, nous tenterons de dessiner les objectifs et limites de cette prise en charge, sous l'éclairage des concepts de déloyauté et de différenciation pouvant mobiliser les ressources nécessaires au changement dans ces transactions familiales sources de souffrance.

Description de la famille

Une famille en souffrance

La famille P est adressée par le géronto-psychiatre qui a pris en charge la grand-mère, Mina B, épouse P, âgée de 83 ans, en hospitalisation à la suite d'une tentative de suicide au domicile. Elle habite une maison jouxtant celle de Suzanne, sa fille de 40 ans, employée de mairie, qui vit avec son compagnon depuis quelques années et Lucie, sa fille de 16 ans. Lucie est elle-même suivie depuis 2 ans par un pédopsychiatre à la suite d'une dépression et de troubles du comportement alimentaire. Elle vit chez sa mère depuis le divorce de ses parents et voit son père régulièrement.

La famille vit à Ajaccio depuis l'adolescence de Suzanne. Les parents de Mina avaient à plusieurs reprises quitté la Corse pour Paris, où ils possédaient une brasserie héritée de la famille de Mina. Le mari de cette dernière en était devenu le cogestionnaire, avec Mina, jusqu'à son décès et la vente de la brasserie, il y a alors une dizaine d'années.

Lors du premier entretien en présence des 3 femmes, Mina, Suzanne et Lucie, celles-ci font état d'un héritage familial conséquent dont elles sont les seules bénéficiaires à la suite de la vente du commerce parisien : Mina a perdu ses 2 frères, dont l'aîné s'est suicidé dans un contexte de problèmes financiers ; Suzanne et Lucie étant elles-mêmes filles uniques.

Trois figures féminines, donc, à l'image du commerce parisien géré par une majorité féminine, où la valeur de l'argent et des transmissions familiales semble au premier plan. Le chef de famille, c'était la mère de Mina, d'abord décrite par Suzanne comme une femme travailleuse et exigeante : “L'argent, c'est le pouvoir, c'était comme ça avec ma grand-mère maternelle. Ma mère aussi, mais c'est inconscient, pour faire plaisir.” On assiste donc à la peinture d'une famille où les dernières générations, suivant une logique matriarcale fondée sur la transmission de la brasserie, semblaient soudées autour de la gestion de celle-ci. On y vivait en famille, l'influence de l'arrière-grand-mère semblait envahir les relations conjugales et la famille nucléaire de Mina : sa mère, responsable d'un patrimoine financier important, paraissait ouvertement en discorde avec le mari de cette dernière, dépourvu de patrimoine familial. Le père de Suzanne, de fait mis à l'écart du “clan B”, déchargé des responsabilités de la brasserie par Mina, a consacré son temps à s'occuper de l'éducation de sa fille, l'emmenant régulièrement marcher, chasser ou pêcher.

Une famille en rupture

Dès le premier entretien, et en contraste avec la description de ce fonctionnement familial soudé et centré sur les réalités matérielles, Suzanne met en avant des valeurs d'autonomie et d'indépendance pour elle et sa fille, qui laissent transparaître un rejet global de la transmission de ce système de valeurs. En interrogeant les échanges d'argent au sein des 3 générations présentes en séance, Suzanne se défend de dépendre de l'héritage familial pour vivre. Elle occupe un effet un poste modeste ­d'employée municipale, et fait montre de peu d'ambition lorsqu'il est question des études de Lucie, alors que cette dernière évoque le choix d'un lycée public ou privé : “parce que si ma grand-mère avait refusé de payer, maman n'aurait pas voulu que j'y aille”. Ou encore la possibilité de partir faire ses études sur le continent est ainsi évoquée : “De toute façon elle ne veut pas payer pour que j'aille à Aix”, dit Lucie. La mère poursuit : “Je l'encourage à faire le bac qu'elle veut, puis la fac à Corte” (université de Corse). Lucie lui répond : “J'ai dit Aix pour lui montrer qu'elle ne veut pas payer”, et Suzanne ajoute : “Ça m'énerve qu'on demande toujours à la mère, toujours demander du superflu !” Suzanne critique dans le même temps les dons de Mina à sa petite-fille Lucie, qu'elle juge inadaptés et excessifs : “Elle donne trop à Lucie. Elle n'a pas la valeur de cet argent !” Cette économie cachée entre les 3 femmes, dans laquelle Mina donne en effet des sommes importantes à Lucie contre l'avis de la mère, montre déjà la fragilité des frontières entre les 3 générations.

Une situation source de souffrance pour la grand-mère

Ainsi, en abordant la question de l'argent dès les premiers échanges, chacune semble se positionner clairement sur des échelles de valeur différentes, à l'image de Suzanne assumant ouvertement ses préoccupations pour l'économie et rompant ainsi avec le mythe familial de l'aisance et de la générosité décrit par la grand-mère. La souffrance engendrée par ce rejet du fonctionnement familial antérieur semble par ailleurs déborder les enjeux financiers, puisque la grand-mère Mina décrit un sentiment de solitude et de rejet intense de la part de sa fille, à l'origine de sa tentative de suicide. ­Celles-ci vivant à 20 mètres l'une de l'autre, la grand-mère avait en effet pris l'habitude de faire les commissions et de cuisiner quotidiennement pour toute la famille, ­habitude que Suzanne critique : “Ma mère m'a toujours étouffée. Je ne veux plus qu'elle cuisine pour nous”. Si la grand-mère comptait jusque-là sur le soutien de sa petite-fille pour accepter les dons d'argent et les aides matérielles, le ralliement de Lucie à sa mère semble avoir achevé de marquer la rupture avec le fonctionnement familial classique cher à Mina. Lucie dit, en effet : “C'est vrai, je préfère rester avec ma mère et son copain, on passe la soirée tous les 3, on prépare à manger et on regarde les infos”. Et, quand Mina évoque avec nostalgie l'importance du maintien de ce lien intergénérationnel : “Avant on faisait comme ça, il y avait une mère de famille à la maison, qui s'occupait du repas...”, la petite-fille tranche : “Mais la mère de famille, c'est maman, pas toi !”

Et source de souffrance pour la fille

Un modèle familial en rupture, donc, d'une génération à l'autre, rupture qui semble source de souffrance d'abord pour la grand-mère, qui se sent ainsi exclue et privée de son rôle matriarcal tant vis-à-vis de la satisfaction des besoins matériels de la famille que dans le poids de sa position face aux choix amoureux de sa fille, dont elle désapprouve la récente union. Mais cette rupture semble aussi source de souffrance pour Lucie, qui pointe dans le refus des échanges de sa mère la distance et le manque d'expressivité émotionnelle de celle-ci : “Tu n'as pas un rôle de maman”. S'adressant au thérapeute, elle ajoute : “Elle ne cuisine pas, elle n'est pas attentionnée”, “S'occuper de moi ça la gonfle, elle ramène tout à l'argent, tout le temps, mais moi je m'en fous de ses sous !”, ou encore “Il n'y a pas de communication. Par exemple, pour le choix du lycée, papa est allé voir grand-mère, maman était contre un lycée privé, mais elle a raté l'inscription au lycée public, encore une preuve que tu ne te soucies pas !”

Et lorsqu'on interroge les 3 femmes sur leur capacité à recevoir, la rupture entre les générations se creuse. Suzanne répond : “Ça me gêne quand elle me donne, et je sais qu'elle n'attend rien ! j'ai l'impression de profiter”. Lucie dit : “Mina a raison, elle n'a qu'une fille à qui donner”, et Mina précise : “À 83 ans, je ne peux que leur donner, comment je vais en profiter ?” Lucie ajoute : “Elle ne compte pas sur Mina, elle est plus préoccupée par l'assurance de faire des économies !”, et Suzanne confirme : “Oui, c'est peut-être vrai que je veux éviter ça à ma mère”. Mina en déduit : “J'ai compris, il ne me reste plus qu'à partir !”

Pour conclure cette première peinture du fonctionnement familial, il semble incontournable de voir comment la question de l'argent cache puis dévoile les transactions pathologiques de la famille, et comment l'interroger révèle les transmissions tant matérielles que symboliques et émotionnelles qui touchent ses membres.

Hypothèses et place du contexte : un problème de loyauté ?

Ne rien accepter, ne pas être touché

Si l'on a pu montrer en introduction que parler d'argent, c'est surtout parler de circulation, ­d'héritage et d'attentes, il semble intéressant de citer B. Prieur évoquant la situation du refus de don dans Les Héritages familiaux (7) :

“Nous connaissons beaucoup de situations personnelles ou professionnelles où le don n'est pas reconnu, ni accepté. L'interlocuteur est disqualifié d'emblée car on n'en attend rien. Dans ses travaux sur les jeux de la famille psychotique, Mara Selvini a très vite mis en évidence une règle de fonctionnement de ce type de relation : ne rien accepter, ­s'arranger pour ne jamais être touché par l'autre (8). [...] Quand le don n'est pas reconnu, seuls émergent les règlements de compte :

  • la dette est constamment imputée à l'autre ;
  • le donataire sent que le don ne lui est pas destiné mais qu'il est simplement un messager pour atteindre quelqu'un d'autre. Puisqu'il n'a pas le sentiment d'en être le destinataire il n'a pas à en être redevable ;
  • le donataire peut avoir aussi le sentiment que le don ne correspond pas à ce qu'il attendait. En d'autres termes, il est incapable d'instituer en don la chose reçue. Pourtant, il est sûr qu'il reçoit, mais il ne peut le reconnaître. Dans un tel contexte, une relation intersubjective ne peut s'établir entre le donateur et le donataire. Ce dernier refusera une relation dans laquelle il se sent prisonnier. Il aura du mal à comprendre ce qui le pousserait à donner à son tour. En effet, on ne rend pas nécessairement à ceux auxquels on est redevable, ses parents par exemple. On donne essentiellement à d'autres, à son conjoint, à ses enfants ou à ses petits-enfants, car il est clair que l'acte de donner et la capacité à pouvoir donner s'initie dans le sentiment d'avoir reçu, allié ou non à celui d'avoir manqué.”

Cette référence aux travaux de Mara Selvini peut alors éclairer la situation familiale, pour mettre en lumière les intérêts de Suzanne à refuser systématiquement les échanges avec sa famille d'origine, au prix, il semblerait, de sa propre capacité à donner. En rejetant la filiation à sa mère et son lien à l'héritage substantiel de sa famille maternelle, Suzanne ­s'arrange donc pour ne pas être touchée, disqualifiant sa mère et exposant sa fille au manque.

Une loyauté au père

Pour comprendre cette posture, invitons I. Böszörményi-­Nagy et C. Ducommun-Nagy, et leur concept de “loyauté invisible” (6) : en interrogeant Suzanne sur son attitude vis-à-vis de sa famille maternelle, on découvre que le ressentiment qu'elle verbalise à l'encontre de ­celle-ci fait écho à une loyauté indéfectible à l'égard de son père.

Suzanne dit : “Oui, c'est vrai que je ne lui montre pas d'émotion (à la grand-mère), c'est parce que je n'ai jamais fait le deuil de mon père !”

Mina : “Elle est comme ça depuis l'enfance, à la maison il y avait ma nièce et son frère, c'est toujours Julia qui m'embrassait... [Julia et Marc, les cousins de Suzanne, ont vécu 3 ans chez Mina et Suzanne durant leur enfance] Je voulais pas qu'ils se disent que ma fille recevait plus.” Suzanne : “Tu leur passais plus de choses à eux qu'à moi, j'ai l'impression de ne pas appartenir à la famille, je suis tout le temps avec mon père !”

De même, lorsque l'on demande à Suzanne quels traits elle a hérité de la famille B, la branche maternelle, Mina répond : “Elle ne m'a rien pris, ça c'est sûr !”, et Suzanne confirme : “Je suis d'accord, je n'ai rien d'une B, ma mère est trop gentille, on peut tout lui faire, elle pardonne tout ! Côté B., on a toujours parlé d'argent.”

Ou encore Suzanne observe : “Je suis devenue comme ça parce que j'avais l'impression de ne pas être à ma place dans cette famille, j'étais la troisième roue du carrosse, quelqu'un de très solitaire.”

Le thérapeute demande à la grand-mère : “Ce n'est pas à cause de votre rapport à vos neveux, ni à votre frère et votre mère ?” Mina lui répond : “Non, ma fille comptait plus, je me suis même fâchée avec ma mère !” Suzanne dit : “Ma grand-mère maternelle ne m'aimait pas”, et Mina répond : “Si, mais elle avait surtout une préférence pour tes cousins” ; Suzanne ajoute : “Elle et mon père ne s'aimaient pas !” et : “Ma mère a failli quitter son mari à cause de sa mère ! Elle dit : ‘tout va bien, tout le monde est gentil', mais je lui ai dit : ‘Si tu divorces, je le suis !'” Mina questionne : “Mais où allait-il aller ? Il n'allait pas dormir dehors. Il n'était pas autonome ! J'aurais dû lui donner une pension...”

Et lorsqu'on l'interroge sur sa relation à sa fille, le schéma semble identique. Mina dit à Suzanne : “Il faut que tu essaies de lui parler gentiment.” Suzanne s'exclame : “Je ne suis pas un dragon !” Le thérapeute signale : “Mais vous l'avez dit devant elle ‘je ne suis pas touche-touche', alors comment sait-elle qu'elle compte ?” Suzanne constate : “C'est vrai, je ne sais pas... Elle est persuadée que je ne l'aime pas... (pleurs) Je ne peux pas m'approcher d'elle ; des fois, le soir, j'essaie, elle ne me laisse pas m'approcher, elle m'évite quand je dis bonjour...” Le thérapeute demande : “Elle se protège ? Il y a quelque chose qui se répète, qui s'est déjà produit entre votre mère et vous ?” Suzanne : “Le comportement que j'ai avec ma mère, elle le fait avec moi.”

La loyauté et le parti pris de Suzanne pour la cause de son père, moins fortuné, non reconnu par la famille B, semble ainsi réapparaître dans la relation de Suzanne à sa mère. Le ressentiment et le vécu d'injustice de Suzanne donnent alors sens à ce que C. Ducommun-­Nagy nomme une “injustice rétributive” (9) à l'encontre de la famille B, dans une sorte de “légitimité destructive” poussant la famille à la rupture.

Reprenant le lexique économique des règlements de comptes, et alors qu'il apparaît que l'inhibition émotionnelle de sa fille ne laisse à Mina que l'argent comme moyen de transmettre et de toucher sa fille et sa petite-fille, c'est précisément en refusant celui-ci que Suzanne entendrait marquer sa loyauté au père et toucher sa mère.

Et une loyauté à la mère

Mais si Suzanne entend ainsi renoncer à tout héritage de la famille maternelle, le vécu de préjudice de celle-ci semble néanmoins fort similaire au vécu d'abandon de Lucie vis-à-vis de sa mère. Pour reprendre C. Ducommun-Nagy, dans Ces loyautés qui nous libèrent, on peut imaginer dans le comportement de Suzanne accusant sa mère, qui “pointe ses défaillances mais agit de manière similaire et fait des choix relationnels similaires”, une forme de loyauté invisible à la mère : “Elle lui est ainsi redevable, et lui reste loyale de manière indirecte”. Suzanne “ne veut pas répéter les comportements de sa mère, mais refuse ceux des autres”.

Pour poursuivre la réflexion de C. Ducommun-Nagy et situer les intérêts de Lucie à l'interface des comportements de la mère et de la grand-mère, on peut alors proposer le discours suivant à Suzanne, garante du lien entre sa fille et ses propres parents, à qui s'adresse cette légitimité destructive : “Nous devons trouver le moyen d'accepter les limites et d'être loyal d'une manière plus directe. Si nous n'y parvenons pas, nous risquons de placer nos enfants dans une position très difficile : il leur sera impossible de se montrer loyaux à notre égard sans trahir leurs grands-parents. Ils souffriront alors d'un clivage de loyauté. S'ils font comme nous, ils encouragent les reproches de leurs grands-parents, s'ils font comme eux, nous nous sentons trahis. [...] Ce sera donc à travers les choix de nos enfants que nous échapperons finalement à la déloyauté. Nous avions refusé de répondre aux attentes de nos parents, mais nos enfants le font à notre place.”

De bien paradoxales loyautés semblent ainsi préoccuper Suzanne. Le première semble adressée au père : Suzanne, ayant fait la même expérience que lui d'une position d'exclusion, assume une vie relativement modeste face au clan de l'opulence et de la générosité de la famille B. Cette position lui prête ainsi une légitimité destructive contre la lignée maternelle dont elle souhaite s'affranchir, et qui pourrait là aussi porter préjudice à sa fille.

Mais une seconde loyauté, moins visible, semble aussi la retenir : par la distance qu'elle prend avec sa fille, par son défaut d'expression émotionnelle et ses choix relationnels qui semblent préférer une famille nucléaire dans la rupture avec sa famille d'origine, le lien de Suzanne à Mina semble plus marqué que jamais. L'apparent détachement du matériel par le refus du don ne saurait donc trahir un vécu relationnel finalement peu différencié.

Pour reprendre les termes de M. Boweno, on ne peut finalement éviter d'évoquer face à cette situation paradoxale le manque crucial de différenciation de Suzanne vis-à-vis de son père, avec qui elle semblait métaphoriquement faire couple, mais aussi vis-à-vis de sa mère, dont les choix relationnels semblent se répéter dans les comportements de sa fille.

Limites et objectifs : une nécessaire déloyauté ?

Pour conclure cette présentation et ouvrir sur les perspectives thérapeutiques, reprenons, avec C. Ducommun-Nagy (9) :

“Le but du thérapeute serait alors d'aider la personne qui est bloquée dans sa capacité à donner [...]. Il s'agit de prendre le risque d'une contribution positive, même minime ; la satisfaction qui en résultera devrait encourager à prendre un risque plus grand.

Pour nous faire entrer dans une spirale de contributions positives, les thérapeutes n'ont pas besoin de faire de nous de grands altruistes. Il leur suffit de nous aider à faire l'expérience pratique de ce bénéfice. Cette expérience deviendra elle-même la source d'une nouvelle motivation.”

Suivant la pensée de N. Prieur, il semble ainsi inéluctable d'encourager Suzanne à la déloyauté vis-à-vis du père, c'est-à-dire à concilier cette dette avec les besoins affectifs de sa mère et de sa fille, et accepter de les reconnaître (11). Il serait en ce sens possible de questionner l'histoire de la relation père-fille qu'elle a construite : si le père a effectivement laissé à Suzanne la liberté de prendre son parti contre la famille maternelle, il l'aurait de façon passive amenée à prendre la place de sa mère au sein d'un couple père-fille encore évoqué avec nostalgie, et aurait finalement instigué le ressentiment entre Suzanne et sa mère encore présent actuellement. La redéfinition par Suzanne de cette relation toujours très indifférenciée permettrait alors de relativiser cette image du père idéal encore très présente dans le discours de la patiente. À l'inverse, il paraît pertinent d'amener Mina et Suzanne à reconsidérer l'implication de la première dans son travail plus que dans son attention pour sa fille et son mari. C'est ainsi que l'implication des réalités financières, encore une fois, permettra de réaliser la nécessité pour Mina de pourvoir aux besoins de sa famille nucléaire, et donc de les amener à connoter autrement cette relation qualifiée jusqu'alors comme insuffisante et manquant d'affect. En ce sens, travailler à pondérer les représentations construites jusque-là par Suzanne et recadrer le discours sur les réalités matérielles, notamment financières, au vu de l'histoire du couple parental, permettrait à la patiente de connoter différemment les réalités affectives sources de conflit.

Une autre conclusion de cette lecture des loyautés sous-jacentes au fonctionnement familial est la nécessité pour Suzanne de reconnaître et d'assumer sa filiation à sa mère. Et si, comme on l'a décrit précédemment, la seule façon pour Mina de toucher sa famille passe par le don et la transmission de ses biens matériels, il semble inévitable de ramener nos propos à l'acceptation par Suzanne puis par Lucie de l'héritage familial.

Mais si la position de Suzanne vis-à-vis de l'argent rend ce lien matériel fragile, on peut penser une issue à ce refus en reprenant les termes socio­logiques abordés en première partie : une solution pourrait être la reconnaissance de l'héritage symbolique qui accompagne les transmissions matérielles. Bien que Suzanne refuse les dons financiers de sa mère, peut-on les amener à repenser le lien unissant la mère à sa fille malgré la pauvreté des échanges affectifs, et considérer la réalité de leur relation par le biais de cet héritage non substantiel ? Pour reprendre quelques exemples décrits par les études sociologiques mentionnées, et reconnaître “les croisements opérants entre les relations personnelles et les activités économiques”, il apparaît nécessaire de considérer l'héritage culturel transmis par la famille B à Suzanne puis Lucie, et d'amener ces dernières à reconnaître cette filiation à travers le patrimoine social et les compétences acquises au sein de leur famille d'origine. On peut aussi considérer le capital éducatif et scolaire acquis par Suzanne grâce à l'implication de Mina, l'identité de femme transmise de l'une à l'autre, ou encore, comme cités en première partie, les “enjeux de réputation” de la famille de Suzanne transmis d'une génération à l'autre. Serait-il possible, alors, de retisser du lien en sortant de la logique matérielle du “don refusé” et, en ce sens, de confirmer à Suzanne et à sa mère leur lien de filiation malgré le refus du don en substance ? Pour reprendre les conclusions de notre première partie, serait-ce finalement sortir de l'impasse du refus en parlant d'argent et de don, mais dans leur globalité ? Il nous semble en tous cas impératif de penser ces questions d'héritage en considérant à la fois les réalités matérielles des échanges et en rappelant les enjeux symboliques souvent éludés qui accompagnent ces transmissions.

Il serait possible, dès lors, d'imaginer une issue favorable à tous : respecter les conditions d'autonomie de Suzanne, et maintenir un lien familial malgré la réduction des transmissions matérielles, pour ainsi sauver la grand-mère du discrédit. Malgré la configuration des échanges à 3, et l'exclusion de la relation financière, Suzanne a sa place dans cette logique de filiation, au-delà des réalités matérielles. Et s'il semble primordial de reconsidérer cette place, c'est pour encourager finalement Suzanne à révéler sa capacité à donner à son tour. Face aux difficultés de Lucie, dénonçant l'apparent désintérêt de sa mère, rassurer Suzanne sur sa capacité à recevoir lui permettrait de donner à son tour, et de réparer, vis-à-vis de sa fille, le défaut de transmissions réciproques fondamental à la construction de leur relation.

Conclusion

S'il nous semble pertinent de travailler la place de l'argent dans les échanges familiaux en thérapie systémique, c'est d'abord comme un outil d'affiliation, un thème facilement accessible et adapté à une forme conversationnelle. Ce thème, souvent central, des organisations familiales permet un accès privilégié à la caractérisation des mouvements affectifs, des enjeux relationnels de loyauté et d'interdépendance, accès précieux au travail d'analyse structurale de ces organisations. Il permet aussi de recadrer les discours souvent chargés d'émotions : parler d'enjeux factuels permet d'inscrire le discours familial dans une réalité parfois éludée par les conflits familiaux. Il s'agira alors de réécrire les histoires de ces conflits à travers des faits concrets, pour connoter différemment des vécus douloureux et rassembler les opinions divergentes autour d'intérêts communs. Finalement, le thème de l'argent permet surtout de parler de transmission : il questionne l'avenir du développement familial, positionne les jeunes générations au centre d'un réseau de loyautés et de ruptures, où le don est l'occasion d'assurer la poursuite d'un héritage familial collectif. Il accompagne la circulation des valeurs familiales entre les générations, pour donner une cohésion aux intérêts et aux intentions de chacun, dans un complexe équilibre entre loyauté et trahison, entre contrainte et liberté.■

Références

1. Zelizer V. Intimité et économie. Terrain 2005;45:13-28.

2. Bourdieu P. Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action. Paris : Seuil, 1994.

3. Prieur N, Prieur B. La Famille, l’argent, l’amour. Paris : Albin Michel, 2016.

4. Gollac S. Faire ses partages. Patrimoine professionnel et groupe de descendance. Terrain 2005;45:113-24.

5. Lazuech G. Les prêts entre proches ou l’invisibilité des transactions intimes. Revue européenne des sciences sociales 2012:50-1. http://ress revues.org/1093

6. Böszörményi-Nagy I, Spark GM. Invisible Loyalties. Abingdon-on-Thames : Routledge, 1973.

7. Prieur B. Les Héritages familiaux. Nogent-le-Rotrou : ESF éditions, 1996.

8. Selvini Palazzoli M, Cirillo S, Selvini M. Les Jeux psychotiques dans la famille. Nogent-le-Rotrou : ESF éditions, 1998.

9. Ducommun-Nagy C. Ces Loyautés qui nous libèrent. Paris : JC Lattès, 2006.

11. Prieur N. Nous nous sommes tant trahis. Amour, famille et trahison. Paris : Denoël, 2004.

10. Bowen M. La Différenciation du soi : les triangles et les systèmes émotifs familiaux. Nogent-le-Rotrou : ESF éditions, 1984.

Liens d'interêts

M. Fritsch et I. Acquaviva n’ont pas précisé leurs éventuels liens d’intérêts.

auteur
Dr Isabelle ACQUAVIVA

Médecin
Psychiatrie
Centre hospitalier départemental de Castelluccio, Ajaccio, Corse
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Psychiatrie
Mots-clés