Mise au point

Addiction et dépendance aux antalgiques opioïdes : prévenir et prendre en charge

Mis en ligne le 05/07/2018

Auteurs : S. Perrot

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  • L'addiction et la dépendance aux opioïdes représentent un problème majeur aux États-Unis, le contexte étant très différent en France.
  • L'addiction est une perte de contrôle de l'usage de la substance, c'est un processus comportemental.
  • La dépendance induit un syndrome de sevrage à l'arrêt, c'est avant tout un phénomène pharmacologique.
  • La recherche d'un effet différent de l'effet recherché par la prescription définit le mésusage.
  • La connaissance des outils de dépistage du risque d'addiction avant la mise sous traitement, et pendant le traitement doit être connue des prescripteurs d'opioïdes.
  • Le risque lié à la prescription d'opioïdes ne doit pas en priver les patients douloureux justifiant d'un tel traitement.

Les addictions aux médicaments opioïdes (AdMO) et les dépendances aux médicaments opioïdes (DéMO) se sont rapidement répandues depuis les années 2000, en particulier aux États-Unis, et font l'objet au niveau international d'une préoccupation croissante en matière de santé publique (1). Il existe malgré tout de grandes différences entre les contextes nord-américain et français. Il est important de préciser ici certains points pour éviter les amalgames et préjugés, qui pourraient conduire à réduire l'accès aux traitements opioïdes chez les patients qui le justifient. L'augmentation très rapide des prescriptions observée aux États-Unis et dans certains pays européens est principalement liée à une très forte croissance des prescriptions dans le cadre de douleurs non cancéreuses, qui représentent aujourd'hui près de 90 % des prescriptions d'opioïdes. Or, les prescriptions d'opioïdes doivent rester limitées à des indications précises et respecter des conditions d'utilisation très strictes, telles que résumées dans les récentes recommandations de la Société française d'étude et de traitement de la douleur (SFETD) [2]. Parallèlement, en France, les addictologues et les médecins de la douleur se rejoignent pour des réflexions et recommandations communes (3).

Dépendance et addiction, savoir de quoi on parle

L'usage inadapté de médicaments, notamment d'antalgiques opioïdes, peut aboutir à des processus comportementaux ou pharmacologiques anormaux, appelés troubles d'usage de substance. En pratique, ce type de troubles fait référence à 2 concepts cliniques différents : l'addiction et la dépendance (4).

La dépendance résulte d'une accoutumance progressive du cerveau à la substance, aboutissant à une perte lente d'effet et parfois à la nécessité d'augmenter les doses pour en conserver les mêmes effets. Secondairement, ce processus mène à des signes de sevrage, en cas d'arrêt ou de réduction trop rapide de la substance. La dépendance est donc un processus essentiellement pharmacologique.

Par contraste, l'addiction à une substance est définie comme une perte de contrôle progressive vis-à-vis de son usage, aboutissant à un envahissement de la vie quotidienne de l'individu et à la survenue de répercussions croissantes sur le plan social, psychologique et biologique (5). L'addiction est donc par nature un processus comportemental, même si celui-ci est lui aussi sous-tendu par des mécanismes neurobiologiques (6).

Lorsqu'une addiction se rapporte à l'usage d'un médicament psychoactif, elle se caractérise par des comportements de recherche d'effets psychoactifs différents de ceux pour lesquels le psychotrope a été prescrit, notamment une recherche de plaisir ou d'apaisement, ce qui peut aboutir à la prise de fortes doses. Ce type de comportement est parfois désigné sous le nom de mésusage ou d'abus médicamenteux.

La prescription d'opioïdes antalgiques en France est susceptible d'aboutir à la fois à des situations d'addiction et de dépendance (7), les 2 états pouvant être indépendants ou concomitants. Certaines situations de dépendance aux opioïdes peuvent résulter de prescriptions prolongées à doses stables ou lentement croissantes, sans comportement d'addiction du patient (8).

Les états d'addiction et de dépendance comportent des risques à la fois communs et spécifiques. Les 2 types d'états amènent, pour des raisons ­différentes, à la poursuite de l'usage de l'antalgique par le sujet. En cas d'addiction, le sujet va poursuivre la prise de la substance en raison de la ritualisation pathologique qui s'est instaurée autour de son usage. En cas de dépendance, ce sont les signes de sevrage qui vont mener à l'impossibilité d'arrêter l'usage. De manière plus spécifique, les comportements d'addiction exposent à d'importants risques de surdosage et de surmortalité (9), tandis que les processus de dépendance peuvent conduire à un renforcement paradoxal de la douleur que le médicament était initialement censé traiter.

Aspects cliniques et épidémiologiques

Addiction et dépendance aux opioïdes : une “épidémie” ?

Opiacés et opioïdes sont des substances tirant leur nom de l'opium, un latex produit naturellement par Papaver somniferum. On trouve dans l'opium plusieurs substances alcaloïdes agissant sur une classe spécifique de récepteurs cérébraux, qualifiés de “récepteurs aux opiacés”. Parmi les différents types d'agents pharmacologiques agissant sur ces récepteurs, on définit habituellement sous le terme d'“opiacés” les principes actifs naturels issus de l'opium (morphine, codéine, thébaïne), ou ceux qui en dérivent directement, comme l'héroïne.

Le terme d'“opioïdes” fait référence à l'ensemble des composés chimiques agissant sur les récepteurs opiacés. L'héroïne, obtenue par double acétylation de la morphine, est une substance opiacée aujourd'hui illicite, et responsable d'effets psycho­actifs à l'origine de comportements d'addiction et de processus de dépendance (10).

Historiquement, les premiers cas de dépendance aux opiacés ont été la conséquence d'une utilisation médicale extensive de l'opium à partir du XVIIIe siècle (11). Avant de devenir une substance illicite, l'héroïne a eu une courte carrière de médicament, et les premiers cas de dépendance ont été observés chez des patients auxquels elle avait été prescrite. La dépendance aux opiacés a donc été dès l'origine une problématique iatrogène.

Aujourd'hui, de nombreuses spécialités opioïdes sont disponibles comme antalgiques et peuvent entraîner des addictions et/ou des dépendances. On estime qu'environ 90 % des AdMO et/ou de DéMO sont le fruit d'une prescription médicale initiale (12). Les dommages individuels et collectifs qui en résultent ont longtemps été ignorés ou minimisés. Pourtant, les données récentes aux États-Unis ont fait état d'une véritable épidémie, avec une explosion des prescriptions d'antalgiques opioïdes entre 2002 et 2010 (1). Ces augmentations semblent avoir principalement porté sur l'hydromorphone, l'oxycodone, l'hydrocodone et le fentanyl (13).

Il est difficile de transposer directement la situation américaine à ce qui est susceptible d'exister en Europe et en France. Dans l'Hexagone, une étude récente montrait que les prescriptions d'opioïdes pour lesquelles il existait un risque maximal d'AdMO et/ou de DéMO étaient le sulfate de morphine, la codéine et la buprénorphine (14). Deux autres études ont plus spécifiquement évalué la prévalence des AdMO et des DéMO parmi les patients traités par codéine :

  • la première estimait que 7,5 % des patients sous codéine présentaient des critères d'AdMO, et 7,5 % également des critères de DéMO (15) ;
  • la seconde, plus récente, a retrouvé un taux de 6,8 % d'AdMO et de 17,8 % de DéMO chez le même type de sujets (16).

Conséquences et hétérogénéité des situations cliniques

AdMO et DéMO sont responsables d'une morbi-­mortalité très importante ; aux États-Unis, il a été estimé que le coût annuel global imputable à ces situations était de l'ordre de 55,7 milliards de dollars (17).

Sur un plan médical, la décision d'une prescription d'antalgiques opioïdes au long cours doit être soigneusement pesée, idéalement en collaboration étroite avec un spécialiste de la douleur. De fait, outre les nombreux effets indésirables et les problèmes d'AdMO et de DéMO, elle est même susceptible, dans certains cas, d'entraîner une majoration clinique des douleurs, en raison des processus ­d'hypersensibilisation progressive des récepteurs opiacés qui accompagnent les phénomènes de neuroadaptation (18). Il s'agit dans ce cas d'une hyperalgésie induite. Les phénomènes de rebond douloureux survenant en cas de tentatives d'arrêt apparaissent alors parfois comme une justification au maintien du traitement, alors qu'ils ne traduisent dans certains cas que la manifestation de symptômes de sevrage forçant à le poursuivre.

Dans une minorité de situations, les AdMO et/ou de DéMO peuvent évoluer vers un passage à l'achat de médicaments au marché noir, voire à l'usage d'héroïne. Les DéMO sont par ailleurs responsables d'autres complications au long cours, comme des troubles du sommeil ou une majoration de troubles psychiatriques préexistants (19).

Comme décrit plus haut, une DéMO peut survenir chez tout sujet exposé de manière prolongée à une prescription d'opioïdes. Toutefois, les comportements d'AdMO vont favoriser la survenue d'une DéMO. Or, certains sujets sont particulièrement à risque de développer une AdMO. C'est le cas des patients atteints de comorbidités psychiatriques, en particulier ceux ayant des troubles de l'humeur, des troubles anxieux, ou des troubles de la personnalité borderline (20). On constate aussi plus facilement la survenue d'une AdMO chez les patients ayant des antécédents d'autres troubles liés à l'usage de substances (21). Enfin, pour les aspects socio­démographiques, en France, il a été noté l'existence de profils de risque distincts selon le sexe, avec un surrisque chez les hommes de moins de 45 ans, et chez les femmes de plus de 45 ans (22).

Principes de prévention et de repérage

La prévention et le repérage des situations d'AdMO et/ou de DéMO sont 2 phases indissociables dans la pratique clinique. Le repérage commence en effet avant la prescription par l'individualisation de ­facteurs de risque spécifiques d'AdMO. Une prévention personnalisée devra systématiquement découler de la mise en évidence de tels facteurs de risque lors de l'instauration du traitement.

À l'instauration du traitement

Les sujets chez lesquels des opioïdes antalgiques sont prescrits doivent être informés qu'une DéMO peut systématiquement survenir si la prescription est maintenue trop longtemps, et qu'il existe un risque d'AdMO variable selon les individus. Les conditions d'instauration du traitement doivent donc inclure :

  • des principes de précaution applicables à tout patient chez qui un antalgique morphinique est prescrit, rappelés dans les recommandations de Limoges (23) et de la SFETD 2010 (24), incluant une bonne information du sujet, allant éventuellement jusqu'à une contractualisation de la prescription ultérieure et de sa surveillance ;
  • un processus d'identification systématique de profils à risque d'AdMO lors de l'instauration du traitement.

L'identification des profils à risque d'AdMO nécessite un interrogatoire rigoureux avant toute prescription d'antalgique opioïde, recherchant des facteurs de risque sociodémographique (âge jeune, isolement, précarité), ainsi que des antécédents psychiatriques et/ou d'addiction passés et surtout actuels. Les patients présentant de tels facteurs de risque ne doivent pas être exclus de la prescription d'antalgiques morphiniques, ils doivent, en revanche, être correctement informés du fait qu'ils ont des facteurs de vulnérabilité nécessitant une surveillance plus étroite après l'instauration du traitement.

En France, les recommandations de Limoges de 1999 (23), remises à jour en 2010 (24), ont proposé le repérage des sujets à risque avant l'introduction de morphine en rhumatologie. En l'absence de recommandations européennes, il reste intéressant de connaître et de tenir compte de ces recommandations d'experts, car elles mettent en exergue les points fondamentaux du repérage des sujets à risque, notamment la documentation rigoureuse d'antécédents de troubles de l'humeur, de troubles anxieux, ou de troubles d'usage de substance.

Avant l'instauration de la prescription, le repérage rapide de facteurs de risque d'AdMO peut être effectué à l'aide de l'Opioid Risk Tool (ORT), notamment en consultation (25).

Pendant le suivi de la prescription

Lors du suivi, il est important de réévaluer régulièrement le traitement et le rapport entre le patient et son traitement. Dans l'idéal, ces points de réévaluation auront été définis avec le patient avant l'instauration de la prescription. Il ne s'agit pas forcément de points chronologiques précis, mais plutôt d'étapes importantes, par exemple le franchissement d'un palier de dose ou la persistance de la douleur ­au-delà d'un temps prédéfini ou d'un nombre prédéfini de changements de molécule opioïde.

Au cours de ces réévaluations, le repérage de signes de DéMO par la recherche des signes de tolérance ou de sevrage doit être systématique. Le prescripteur doit également rechercher des signes évocateurs d'AdMO. Un certain nombre de signaux doivent particulièrement alerter le clinicien : la rapide augmentation des doses sans explication clinique, le non-respect de la prescription, le refus systématique d'envisager d'autres traitements en invoquant divers prétextes, le recours à plusieurs prescripteurs. S'il ne s'estime pas suffisamment expérimenté, il peut se fonder sur des outils structurés. En soins primaires ou médecine de ville, l'échelle qui semble la plus simple et la plus adaptée pour suivre et surveiller la survenue de signes d'addiction est sans doute le Prescription Opioid Misuse Index (POMI).

En cas de signes d'AdMO repérés par le POMI en suivi classique, le sujet peut être orienté vers une consultation addictologique et/ou algologique. Dans les services spécialisés, l'échelle Screener and Opioid Assessment for Patients with Pain-Revised (SOAPP-R) est plus complète et plus précise (26).

L'utilisation de la SOAPP-R permet de catégoriser le sujet en 3 niveaux de risque, ce qui est fortement recommandé lors du suivi de prescription, et offre la possibilité d'une surveillance et d'une démarche décisionnelle plus fines. Le franchissement de certains paliers de dose fait partie de ces étapes. On considère en effet que la dose est “faible” lorsqu'elle est de 40 mg/j ou moins en équivalent-morphine, “modérée” entre 41 à 90 mg/j, et “haute” au‑dessus de 90 mg/j (27). Tout franchissement de palier de dose devrait faire l'objet d'une évaluation du risque immédiat. C'est également le cas lors des changements de type de molécules, en particulier lorsqu'un passage à une molécule de longue durée d'action est envisagé. Enfin, en cas de poursuite de la prescription au long cours, il est fortement recommandé d'évaluer régulièrement le score SOAPP-R du sujet.

Il existe beaucoup d'autres outils similaires au SOAPP-R, comme le Pain Medication Questionnaire ou la Current Opioid Misuse Measure, qui a été validée en médecine générale (28). Aucun de ces outils n'a toutefois été traduit et validé en français pour l'instant. Les critères addictologiques du DSM-5 pour définir les troubles d'usage de substance sont surtout adaptés aux substances psychoactives et non aux médicaments prescrits. Leur adaptation aux antalgiques opioïdes pose encore de nombreux problèmes pratiques, et l'utilisation des critères du DSM-5 devrait donc se faire pour l'instant avec beaucoup de prudence (29).

Évaluation de la douleur résiduelle

Chez les douloureux chroniques, les problèmes ­d'addiction, lorsqu'ils surviennent, sont liés à la douleur, et il n'est en général pas possible de résoudre un type de problème sans s'attaquer simultanément à l'autre. De fait, non seulement la douleur, mais aussi les bénéfices et les inconvénients liés au traitement doivent être très soigneusement évalués. Les objectifs de la prise en charge en termes d'addiction, de réduction de la douleur, d'amélioration de la fonction et de la qualité de vie, ainsi que la stratégie thérapeutique pour y parvenir (par exemple, sevrage ou substitution) doivent être clairement définis et discutés avec le patient. C'est à ce stade qu'une collaboration étroite entre algologue et addictologue est le plus souvent nécessaire. D'autres spécialistes (notamment psychiatre, psychologue, rééducateur) pourront également être sollicités pour certains patients nécessitant une véritable prise en charge pluridisciplinaire, qui devra se faire, autant que possible, en concertation avec le médecin traitant.

Addiction et dépendance aux opioïdes : principes de prise en charge

Dépendance isolée (DéMO)

Le développement d'une DéMO est inhérent à tout traitement prolongé par opioïdes, et peut survenir chez tout sujet. En conséquence, la survenue d'une DéMO isolée, sans critère d'AdMO et sans facteur de risque associé ne constitue pas forcément un problème lié au comportement du patient.

S'il n'existe pas de douleur résiduelle, il est possible que le traitement opioïde ait été laissé plus longtemps que nécessaire. Il est recommandé de proposer une réduction lente et planifiée de l'opioïde, qui peut être entreprise en consultation. Il existe un risque exceptionnel de douleurs de sevrage, surtout si la baisse des doses est trop rapide. Il est important de prévenir le patient que la survenue de telles douleurs ne signifie pas que le traitement doit être maintenu. En général, en l'absence de critères d'AdMO, les protocoles de réduction progressive des doses se déroulent convenablement, et permettent à terme l'arrêt du traitement opioïde.

S'il existe des douleurs résiduelles malgré la DéMO, il est important de reconsidérer l'indication douloureuse pour laquelle l'opioïde a été prescrit. La mise en place de mesures pharmacologiques et/ou non pharmacologiques visant à soulager la douleur du patient doit être un préalable à toute stratégie de réduction de posologie de l'opioïde. En effet, une réduction amorcée sans prise en charge efficace de la douleur risque d'exposer le sujet à une majoration des douleurs et à un échec de la réduction des doses de l'opioïde.

Si plusieurs tentatives de réduction de la posologie de l'opioïde se sont soldées par un échec en cas de DéMO isolée, il peut être envisagé de changer l'opioïde, et de basculer vers une molécule dont on espère qu'il sera plus facile de diminuer la dose. Il n'existe pas encore de schéma validé dans ce cas de figure, et le choix des molécules utilisées varie en fonction des spécialités et des pratiques. À ce stade, toutefois, il est recommandé d'adresser le patient à un spécialiste de la douleur, qui déterminera dans quelle mesure il peut être nécessaire d'organiser un relais par un autre opioïde, antalgique ou non, et surtout l'utilisation d'approches non médicamenteuses. L'implication d'un addicto­logue ne devrait être qu'exceptionnelle pour les DéMO isolées.

Addiction isolée (AdMO)

Les AdMO isolées correspondent le plus souvent à des cas de prises itératives de fortes doses d'opioïdes, dans un but différent de l'indication antalgique du traitement (par exemple, un but anxiolytique, ­hypnotique, ou une recherche de plaisir). Les patients ayant une AdMO devraient systématiquement être adressées pour évaluation vers un centre de la douleur et un centre d'addictologie.

En l'absence de critères de dépendance, la prescription pourrait théoriquement être interrompue sans provoquer de symptômes de sevrage. Néanmoins, il faut considérer que l'arrêt immédiat de l'opioïde est susceptible d'entraîner un arrêt de suivi du patient et une poursuite de l'addiction auprès d'autres prescripteurs, voire dans le cadre d'achats au marché noir. Pour ne pas aboutir à un arrêt précipité du traitement, il est donc important de prendre le temps de réévaluer les causes et facteurs de vulnéra­bilité possiblement en lien avec la situation. Si ces facteurs sont identifiés et correctement pris en charge, il est envisageable que l'AdMO s'améliore et disparaisse. C'est en particulier le cas dans les troubles psy­chiatriques pour lesquels le traitement opioïde était utilisé à visée autothérapeutique par le patient.

En cas de prise en charge des facteurs de vulnérabilité identifiés et de disparition du comportement d'AdMO, la diminution, voire l'arrêt, de prescription du traitement opioïde devrait être envisagé s'il n'existe plus de douleurs sous-jacentes. Dans le cas contraire, les conditions de poursuite du traitement devraient être considérées au cas par cas, avec mise en place d'alternatives algologiques progressives aux opioïdes si la douleur n'est manifestement pas améliorée par cette classe de molécules.

Dans le cas d'une AdMO isolée sans DéMO, le recours à des traitements de substitution, comme la buprénorphine ou la méthadone, ne devrait être envisagé que dans des situations exceptionnelles, sur décision addictologique, et après des échecs répétés des prises en charge préalablement évoquées.

AdMO et DéMO associées

En cas d'AdMO et de DéMO associées, la prise en charge nécessite de cibler aussi bien le problème de la perte de contrôle de l'usage d'opioïdes que celui du risque de syndrome de sevrage pharmacologique. En pratique, il est préférable que tout patient atteint d'AdMO et de DéMO soit adressé à un centre de la douleur et/ou à un centre d'addictologie. Dans l'idéal, ces 2 types de structures devraient se coordonner pour définir une stratégie de prise en charge homogène, incluant dès le début les alternatives à considérer en cas d'échec de la stratégie initialement prévue.

Si le patient ne rapporte plus de douleurs sous-jacentes, il peut être proposé une réduction ­planifiée, dans ce cas très encadrée, de l'opioïde, voire d'emblée un relais immédiat par un autre opioïde antalgique ou un traitement de substitution. Dans ce dernier cas, il s'agira le plus souvent de la buprénorphine haut dosage, plus exceptionnellement de la méthadone. En cas de douleurs résiduelles, l'équipe de la douleur doit définir si des traitements et des prises en charge plus adaptés doivent être commencés avant ou concomitamment à la prise en charge addictologique (30).

Parallèlement à cette prise en charge médicamenteuse, si des comorbidités psychiatriques ou addicto­logiques sont identifiées et participent au risque global d'AdMO, elles doivent, bien sûr, faire l'objet d'un traitement spécifique.

Conclusion

Lors d'une prescription d'opioïdes antalgiques, il est important que le risque d'AdMO et de DéMO soit intégré à l'instauration et au suivi des prescriptions, et que le réflexe d'orienter rapidement les patients vers des centres spécialisés, addictologiques ­et/­ou de la douleur, puisse se développer afin d'éviter au maximum la survenue de situations parfois ­avancées de perte de contrôle du traitement, cette perte de contrôle étant parfois ressentie avec autant de ­difficulté par le patient que par le prescripteur. ■

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Liens d'interêts

Serge Perrot a reçu des honoraires pour participation à des réunions de la part des laboratoires :
Ethypharm, Mundipharma, UPSA, Grunenthal, Kyowa Kyrin.

auteur
Pr Serge PERROT
Pr Serge PERROT

Médecin
Médecine interne
Centre de la douleur, Hôpital Cochin - Hôtel-Dieu, AP-HP, Paris
France
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