Le français tel qu’on le parle

Mis en ligne le 01/02/2001

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L‘auteur récidiviste (1) de ces lignes paraîtra bien présomptueux aux lecteurs, qui auront plus ou moins un haussement d’épaules ou un soupir dus à l’accablement, ou encore un sourire amusé mais distant, en pensant qu’il ne sert à rien de verser des larmes sur l’évanouissement ou l’affadissement de notre langue. Je n’imagine pas sa disparition Ainsi, nous pourrions nous évertuer à en abréger les tics de langage, à défaut d’en corriger les fautes écrites. Un certain nombre de mauvais usages sévit trop fréquemment dans les propos de celles et ceux que nous formons, que nous écoutons et lisons, et dont les rides, trahissant pourtant l’usure du temps, paraissent s’accommoder du mésusage langagier. Voici quelques exemples de mots ou expressions à réfuter et à corriger :
  • Bilanter et radiothéraper sont féroces à l’oreille car acides, incorrects, comme des barbarismes : il est vrai qu’il est plus long et difficile de dire faire un bilan ou traiter par radiothérapie.
  • Bénéficier. N’est-il pas exagéré de l’utiliser quand il s’agit d’une saccoradiculographie ou d’une biopsie ?
  • Au niveau de. Ah ! Cette intrusion est très féconde ; on nous présente (je reviendrai à ce mot) un malade (on dit plutôt de nos jours un patient... qui est de plus en plus impatient) qui souffre (ou qui présente !) d’une polyarthralgie (et non pas des polyarthralgies, ce qui est pléonastique), tout en nous assénant comme une antienne les divers sites de son insupportable douleur, en les annonçant d’un écho répété “au niveau de”. Cette locution ne signifie plus grand-chose puisque, hors de nos enceintes laborieuses, elle a remplacé à propos de ou en ce qui concerne.
  • Par rapport est utilisé de façon impropre, comme pour se substituer là encore à concernant ou à propos de, alors que cette locution prépositive est de mise quant il s’agit d’émettre une comparaison pour juger, évaluer, mesurer, ou pour établir un rapport ou une proportion : sa véritable équivalence est : pour ce qui regarde.
  • Présente s’est substitué le plus communément à souffre ; dès lors, un patient “présente une douleur au niveau de l’épaule, au niveau de la hanche”.
  • Poser a fait une belle carrière, exprimant le mouvement, signifiant jeter, énoncer, affirmer, il se voit flanqué de “diagnostic” ; à l’origine, c’était peut-être le mot “proposer” qui devait s’employer, et qui a oublié avec le temps son suffixe, perdant ainsi sa prime signification de présenter ou de soumettre (Rousseau a écrit : “cette question ne me paraît difficile à résoudre que parce qu’elle est mal posée”).
  • Pose problème envahit les médias : à défaut d’être parfaitement incorrects, cet attelage, cette contraction n’ont pas l’heur de plaire à tous les “immortels” (2) ; avec l’interposition de l’adjectif numérique indéfini, la sonorité est plus harmonieuse qu’avec cet amuïssement ou cette négligence.
  • Finaliser fait florès, employé par toutes sortes de commis de l’administration ou de l’industrie pour nous engager à relire un projet ou un rapport : cela fait songer à lister, initier (dans le sens erroné de débuter, alors qu’il devrait rester cantonné à l’initiation à un enseignement ou à un rite).
  • Sur. On jurerait que chaque personne dont on nous présente le lieu d’origine vit sur les hauteurs ou descend des airs (elle habite sur Limoges, il vit sur Paris).
  • Rentrer. À moins de voir revenir tel malade en hospitalisation, cela n’ajoute rien de dire rentrer pour entrer (on peut évidemment dire à un malade qui entre pour la première fois de rentrer dans sa chambre).
  • Décade. Signifie usuellement période de dix jours, comme le calendrier décadaire ; or, bien que condamné par l’Académie comme anglicisme, mais attesté en français, le mot décade s’assimile à décennie, c’est-à-dire à une période de dix ans : Proust, Gide et Duhamel (“en ce temps, je parle de la dernière décade du XIXe siècle”) en ont modifié l’acception.
  • Les Caucasiens habitent le Caucase, qui se trouve être autant un regroupement d’états qu’une chaîne de montagnes d’Asie. En médecine, pour différencier les Noirs et les Asiatiques des Blancs, le suffixe oïde, servant à former des adjectifs ayant la signification de semblable à (eidos en grec = aspect), est ajouté pour différencier les Caucasiens des caucasoïdes, c’est-à-dire de ceux qui sont d’origine ou d’apparence ethniquement blanche : parler de Caucasiens est un contresens.
  • L’accréditation, longue procédure en cours dans les hôpitaux, ne manquera sûrement pas de charmes, avec l’arrivée attentive de qualiticiens, sorte de chargés de mission devant veiller à son bon déroulement.
Chacun aura compris qu’il ne s’agit pas de paraître vétilleux ou chicaneur, ou même maniaque à l’égard du français, peut-être et surtout parce que nous ne pouvons plus, hors nos murs, nous comprendre qu’en utilisant la langue anglaise, langue techniquement concise, précise et dominante. En marge de nos responsabilités, nous pouvons, nolens, volens, continuer à enseigner et professer avec le meilleur français possible : c’est l’amour du verbe. REFERENCES 1. R. Trèves. Cela va sans dire. Presse Médicale 1999 ; 19 (37) : 1698. 2. M. Druon. Le Bon Français. Éditions du Rocher, 1999.
centre(s) d’intérêt
Rhumatologie