Gériatrie

Mis en ligne le 01/02/2001

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Susciter la vie, même en “hiver” La vie de l’être humain, de la naissance à la mort, est à l’image de la succession des saisons. En hiver, il neige et “c’est de saison”, tout comme l’éclosion de la nature au printemps, la chaleur caniculaire en été ou les pluies d’automne. L’enfance, l’adolescence, l’âge adulte et la vieillesse sont des faits naturels et non une fatalité qui n’arrive qu’à soi. Le temps de toute personne est, à chaque instant, une réalité à la fois universelle et individuelle. Sa signification est subjective et son interprétation diffère selon les individus. Il n’est pas toujours facile d’accepter l’éphémère et les peines de son temps personnel, de les assumer. L’accompagnement et le soutien sont parfois indispensables. La personne âgée est souvent associée à l’image d’une “ personne malade”. Il faudrait modifier, ou plutôt faire évoluer la représentation actuelle de la vieillesse (la sénescence), qui n’est pas une maladie, mais une étape normale de la vie. L’Être humain traverse les saisons de sa destinée. Témoin du temps qui passe, toute vie personnelle prend sens à travers les événements vécus. Des réactions diverses surgissent et peuvent être exprimées par le corps (la psychosomatique). Comme les saisons Étape par étape, chaque individu a sa façon singulière d’exploiter le temps, cheminant vers l’instant ultime, la mort, phénomène social et familial, processus naturel de la vie. Chaque personne vieillit souvent comme elle a vécu (le vieillissement des cellules commence dès la naissance), selon ce qu’elle a toujours été profondément, compte tenu aussi de ses références socioculturelles et familiales. On ne change pas parce que l’on vieillit, on s’adapte bon gré mal gré, aux circonstances environnementales. Ainsi de nombreuses personnes âgées ne se sentent jamais vieilles (cf. L’art de bien vieillir, de P. Selby et A. Griffiths, Eboris, Paris, 1995), “dépassées” ou en marge de l’actualité. Elles ont cultivé leur vie comme un jardin au cours des quatre saisons. D’autres s’enlisent dans une maladie ou un handicap. Une majorité de personnes âgées ne veut pas être conduite en établissement (sous-entendu : lieu de fin de vie même si ce n’est pas dit explicitement). Dans l’idéal, quand on déménage, c’est dans l’idée de continuer à vivre, et non pas figé dans la certitude que l’on vient là pour finir ses jours. “Être placé” dans un établissement, sans préparation aucune, peut être d’ailleurs ressenti comme une effraction dans sa vie, parfois même comme une condamnation à mort. La soudaineté de cette “fracture” dans le psychisme peut ébranler une existence. On peut entendre : ' Je suis tombé dedans sans m’y attendre ', ' Je m’attendais à tout sauf à ça '. Un tel bouleversement, quand il est inattendu, est traumatisant ; il interrompt la ligne continue d’un fonctionnement de façon douloureuse. Beaucoup (pas tous) s’adaptent, recherchent un nouvel équilibre. Les personnes qui n’acceptent pas fuient la réalité, “déconnectent” et se réfugient dans le jeu de la “chosification” : “ce n’est pas à moi que cela arrive”. Et ils se laissent aller, ils se laissent faire. De là à sombrer dans ce qui ressemble à de la démence (choisie inconsciemment), il n’y a qu’un pas : ainsi, ils ne se sentent plus concernés par ce qui se passe autour d’eux, c’est être là sans être là (cf. Le crépuscule de la raison. Comprendre, pour les soigner, les personnes âgées et dépendantes, de J. Maisondieu, Bayard, Paris, 1989). Certains sujets âgés, valides ou semi-valides, occupés comme ils l’étaient d’ailleurs toujours au cours de leur vie, n’ont pas de temps pour se plaindre. Une plainte mise en doute par autrui peut faire douter de soi-même. Déplacée dans un autre espace d’intérêt, cette plainte peut être oubliée dans l’instant où la personne est “ailleurs”, la douleur physique et/ou la souffrance psychique diminuant grâce à ce détachement momentané, notamment lors des activités d’arthérapie*. L’âge comme une barrière Déjà, la mise à la retraite contient des images telles que sujet “hors du temps productif” d’une population de plus en plus nombreuse. Les décisions d’ordre politico-médical (recherche de solutions pour une longévité heureuse), économique (nouveaux marchés florissants) et personnel (le placement des parents âgés en institution est un phénomène récent) sont prises pour faire face à la montée démographique du “papy-boom”. Un jour prochain, le raz de marée des décès à un âge avancé surprendra les hôpitaux et les établissements spécialisés. L’âge de la retraite ne devrait pas être interprété comme le signal que l’on est trop vieux pour exercer des activités. Parmi ceux qui sont mis à l’écart, un certain nombre souhaite et peut rendre de multiples services, se sentir utile et l’être effectivement. Dans l’idéal, le brassage intergénérationnel devrait faire avancer une réflexion sur les expériences vécues dans la perspective des temps futurs. Les synergies des forces vives, propres à tout humain, sont les germes d’un potentiel visant la reconstitution des liens interrompus. Ici et là, on trouve de bonnes initiatives relationnelles entre les personnes résidant dans les institutions et celles en marge de la société (les prisonniers, les enfants de l’orphelinat). L’aide morale, interactive, crée facilement des “ponts” entre les générations, stimule l’élan d’envie de vivre quand l’espoir s’émousse, et donne un sens au présent (vécu déjà dans le devenir). Il ne s’agit pas là de la “convivialité” artificielle que font miroiter quelques structures spécialisées à grands coups de publicité ou des animations dérisoires que l’on offre parfois à une assistance indifférente. Certes, il arrive un temps où la vieillesse s’installe et le rythme ralenti demande de nouvelles adaptations. Mémorial du temps passé, la personne âgée maintient (quand c’est possible) le rôle du port d’attache et d’apaisement. Idéalement, la mise en ordre dans sa vie vient spontanément, avant le départ sur l’autre rive (où sont partis tous ceux qui nous ont précédés). Permettre à chacun de vieillir en conservant une qualité de vie digne et acceptable devrait être l’objectif naturel et le but de toute société constituée d’autant d’êtres humains responsables les uns envers les autres. Le sens de cette responsabilité issu du discernement entre “faire bien” ou “faire mal” n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui, où le concept de la liberté est confondu avec “tout est permis”, “je fais ce que je veux”. Le culte égocentriste l’emporte sur le civisme et la responsabilité morale donc la réflexion éthique. La responsabilité ne devient elle-même morale que lorsqu’elle est orientée vers une valeur car elle n’est pas une vertu, mais s’appuie sur la vertu et s’oriente sur la valeur (cf. La responsabilité, de J.M. Domenach, Hatier, Paris, 1994). La liberté dans la responsabilité A l’écoute des personnes âgées s’exprimant dans un espace de confiance et de confort, il apparaît que deux mots sont le plus souvent prononcés (aussi bien en France qu’à l’étranger). Le premier, c’est “abandon/solitude” (n’avoir personne à aimer et ne pas se sentir aimé : le soutien de la famille peut être effectif ou fictif) ; le deuxième mot est contenu dans l’expression “se savoir inutile” (“je ne sers plus à rien”), comme si, pour être aimé, on doit être productif. Le sentiment d’inutilité provient du ressenti de ne plus pouvoir faire, donc de ne plus pouvoir être (et paraître), et fait perdre le sens à la vie, anéantissant les projets. Or, le sens premier de toute destinée, moteur de toute action, est l’envie de vivre qui peut émerger à tout âge. Les ressources créatives faisant partie de l’héritage de tout homme, elles peuvent être auto-exploitées selon ses capacités propres ou avec l’aide d’une tierce personne. L’attitude créative active, à l’antipode du mal de vivre passif, alimente l’acceptation de la réalité saisie autrement. Loin d’être valorisante, la discrimination flagrante dans la division des gens selon leur âge “fabrique”, dans son avancée, une communauté a fortiori non performante. La conséquence comporte des dérives, dont l’euthanasie qui peut même passer inaperçue en prenant des formes insidieuses. Car la personne qui souffre, quand elle est bénéficiaire des soins palliatifs et réconfortée par l’authenticité de présences véhiculant la tendresse et la reconnaissance, n’est pas en demande d’euthanasie. Tous les soignants savent que le confort matériel et psychologique intègre apporté à l’être qui souffre rend la demande d’euthanasie infime. L’attitude des soignants peut être le meilleur médiateur pour instaurer un goût de vivre, à l’antipode de survivre. C’est par leur action (et chaque action suscite une réaction) que les soignants peuvent aider celui qui souffre à trouver une place digne de toute personne humaine dans sa complétude, à l’opposé de la réduction à ce “n’être plus grand chose”. L’arthérapie* et la thérapie de soutien sont une des façons de travailler dans ce sens. La pratique d’une fonction nouvelle auprès des gens de grand âge s’avère positive car elle mène à une qualité de vie d’ordre psychologique améliorée. Le référent, ou “l’ami(e)” (désignation provisoire, en attente d’un dénominatif plus apte) qui l’exerce est un soignant, arthérapeute, dont le rôle est d’apprivoiser le présent par des interventions individuelles, en créant un espace de dialogue spontané et complice. C’est dans un climat de confiance qu’évoluent le plaisir et l’initiative à l’opposé de la passivité. Rien n’est imposé, tout est suggéré dans une ouverture créant la possibilité d’un investissement, à la recherche d’un goût de vivre. D’après le mémoire “Le respect de la dignité de la personne âgée”. DU Éthique de la santé, droits de l’homme et morales, sous l’égide du Conseil de l’Europe à la faculté de médecine Saint-Antoine, université Paris-VI, soutenu en mars 1997. * Arthérapie : l’art est de l’ordre émotionnel, tout comme la souffrance ; est thérapeutique tout ce qui est de l’ordre des soins dans l’élan d’optimiser une meilleure qualité de vie de l’usager demandeur.
centre(s) d’intérêt
Médecine générale