Vocabulaire

Métier

Mis en ligne le 02/10/2020

Auteurs : Par Jean-Joseph Julaud

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  • Jean-Joseph Julaud est l'auteur des célèbres Histoire de France pour les Nuls et Littérature française pour les Nuls. Après avoir enseigné l'histoire-géographie et la littérature durant de nombreuses années, il se consacre maintenant entièrement à l'écriture. Dans la rubrique “Vocabulaire”, J.J. Julaud nous fait partager son amour des mots et leur étymologie surprenante.

Ministre, quel métier ! Toujours dans les bureaux dorés, de temps en temps à la radio, à la télé, ou avec des ciseaux pour inaugurer tel espace de vie, tel hôpital, telle nouveauté qui donne le tournis. Et tout cela sous l'œil vaguement soupçonneux du peuple de passage : cet homme si bien mis, en trois pièces bleu marine avec petit gilet, connaît-il vraiment le malheur des agriculteurs ou le programme d'histoire dans les lycées, voyons ! Lui qui est passé de la culture aux armées, de l'intérieur à l'outre-mer, du sport à la justice ? Oui mais… Penchons-nous sur le mot : ministre ! Et ouvrons le Gaffiot, ce dictionnaire qui est à notre langue ce que la terre est aux primevères. “Minister : serviteur, domestique” Ah bon ? Le ministre n'est qu'un simple agent, un instrument, un rouage de l'État, un dévoué valet ? Alors, chapeau ! Accepter tous ces postes sans en connaître le quart du contenu, et que ça ne se voie pas, oui, chapeau bas !

Menuisier, quel beau métier ! Tout ce qui est menu, depuis que le mot est apparu au XIIIe siècle, est de son ressort, et même des plus petits ressorts puisqu'il œuvrait en ces temps-là dans tout ce que l'on façonnait avec l'or et l'argent, animant parfois l'un ou l'autre de quelque minuscule mécanisme. Puis, c'est le bois qu'il a travaillé, dans la précision, la minutie du geste, et non le gros effort comme le charpentier, ou l'art de l'ébéniste. Menuisier, du matin jusqu'au soir dans le parfum du chêne, du merisier, et pas un jour sans pin !

Ménestrel, quel destin ! Petit métier de vagabond ! Toujours le psaltérion, la trompette ou l'organon, accompagnant chansons de geste et jongleries, “minister”, ménestrel serviteur des compositeurs à la cour du seigneur, au cœur de son château où la blonde Isabeau, dans la plus haute tour, se meurt d'amour.

Minime, religieux, pénitent, l'humble, le petit, à la tunique de drap noir, à larges manches, au scapulaire trop court descendant d'un pauvre capuchon tout rond; minime, ordre mendiant, né en 1400 ; minime qui ne mange ni viande, ni lait, ni œufs, et qui fait vœu de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, jeûne sans cesse, et voué tout entier à l'étude… Ce n'est pas un métier, minime ! C'est, appliquée à soi-même, l'extrême ascèse.

Mais quel rapport, ici, entre le minime à la triste capuche, le ménestrel à la trompette, le menuisier au merisier et le ministre des Armées ? Quel rapport ? Ils possèdent le même cœur, un petit coeur qui bat depuis des siècles, c'est le minutus latin, né de minus – le moins − qui exprime l'idée de petitesse. Chacun de ces métiers l'illustre à sa façon. Minutus qui a donné aussi son nom à la petite unité de temps qui permet de faire patienter l'insistant : une minute !

Et le mot métier lui-même ? Une minute ! On arrive…

Reprenons ce “minister” latin dont on vient de voir la descendance. Aux origines, le “deo menestier” est le serviteur du divin, puis le serviteur en général, sans divin. Le “menestier” s'abrège et devient le “mestier”, utile au XIIe siècle, entre autres dans la périphrase “femme de mestier” où l'on devine qu'il est question du plus vieux du monde.

Au fil du temps, s'associe au “mestier”, puis “métie” l'image de l'artisan, de l'ouvrier, de son savoir-faire. Celui-ci migre sur l'objet, la trame, la chaîne et la navette, et devient le métier à tisser qui se fait métaphore chez Nicolas Boileau et son “Art poétique”, en 1670 :

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Oui, Nicolas, parfait, Nicolas, je me hâte lentement, je ne perds pas courage, j'ai poli, repoli, et terminé ma page. Ministre, ménestrel, menuisier ou minime, artistes, artisans ou quelque autre carrière en feront-ils autant ? C'est leur secret de fabrique…

À chacun son métier !■

auteur
M Jean-Joseph JULAUD

Professeur de français ; auteur de romans, nouvelles, livres pratiques et essais, Paris
France
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