La Chine est devenue un acteur incontournable en oncologie, en particulier en oncologie thoracique. L’édition 2025 du Congrès de l’European Society for Medical Oncology (ESMO) a consacré cette transformation : les 2 essais de phase III présentés en séance présidentielle concernant le cancer du poumon provenaient de biotechs chinoises. On prête à Napoléon la célèbre phrase reprise par Alain Peyrefitte pour le titre de son ouvrage de 1973, qui sonne comme une sombre prémonition : “Quand la Chine s’éveillera, le monde entier tremblera.” Mais faut-il réellement s’inquiéter de l’irruption fracassante de ce nouvel acteur ?
Longtemps considérée comme un marché secondaire, suscitant l’intérêt plutôt par son volume plus que par ses innovations, la Chine s’est lancée dans les années 2010 dans la production de médicaments “me-too”, copies destinées en premier lieu au marché asiatique. L’icotinib fut ainsi le premier inhibiteur d’EGFR développé en Chine, suivi par une vague d’agents anti-PD-1. Le développement de ces médicaments a néanmoins servi de banc d’essai pour établir les bases d’une industrie pharmaceutique ambitieuse et d’une recherche clinique robuste. Parallèlement, le développement économique fulgurant du pays a permis des investissements massifs dans des technologies de pointe, notamment des plateformes de production d’anticorps conjugués et bispécifiques. Quelques années plus tard, cela a conduit à l’émergence de molécules “best in class” telles que l’ivonescimab (anticorps bispécifique anti-PD-1 × VEGF, Summit) ou le sacituzumab tirumotecan (ADC anti-TROP2, Sichuan Kelun-Biotech). Le niveau des revues scientifiques dans lesquelles sont publiés ces essais est un gage, certes discutable, de la qualité des études menées intégralement en Chine.
Alors, devons-nous trembler ? Certainement pas !
Il convient d’abord de se réjouir de l’arrivée de nouveaux médicaments qui offrent des options thérapeutiques inédites et un espoir réel d’amélioration de la prise en charge des patients du monde entier, France comprise. La dynamique chinoise élargit les cibles thérapeutiques potentielles, augmente le nombre de molécules en développement et permet de mener davantage d’essais thérapeutiques. De surcroît, elle peut contribuer à faire baisser le coût de certains traitements. Dans un monde où la vérité scientifique est parfois perçue comme subjective et où les enjeux économiques dictent des politiques de santé et de recherche, l’arrivée d’un acteur majeur peut constituer un contrepoids utile.
Il faut bien entendu faire preuve de prudence. Les études chinoises ont réalisé des progrès considérables en matière de conduite d’essais : 85 % sont désormais jugées positivement par la FDA, un chiffre en nette hausse, supérieur à celui observé aux États-Unis ou en Europe. Pourtant, ce sont aussi ces études qui font l’objet du plus grand nombre de rétractations d’articles (Huang et al., Cancer Comm 2024 ; Van Noorden, Nature 2023). Par ailleurs, l’extrapolation des résultats observés dans une population chinoise à une population majoritairement caucasienne reste très incertaine. L’inclusion de patients européens et américains dans les essais chinois, comme cela se fait à l’inverse, est une évolution souhaitable afin que les avancées promises puissent bénéficier au plus grand nombre.
Enfin, nous devons agir face à l’arrivée de ce nouvel acteur. Les médecins et chercheurs français doivent aussi s’intéresser aux recherches et aux molécules venues d’Extrême-Orient. Il est pertinent de renforcer nos contacts avec nos homologues chinois et avec les compagnies pharmaceutiques. Dans le même temps, nous devons défendre la place de l’Europe et de la France dans les essais internationaux, améliorer encore nos procédures, les simplifier et les accélérer, sans oublier de soutenir la recherche fondamentale et translationnelle. C’est à ce prix que nous pourrons continuer à regarder et travailler avec la Chine et nos autres partenaires sans trembler.■

