Editorial

Confinement, isolement social… et cognition !

Mis en ligne le 31/12/2020

Auteurs : Pr Mathieu Ceccaldi

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Très récemment, le ministre de la Santé s'est inquiété de ce qu'il a appelé la “face cachée” de la crise sanitaire actuelle en évoquant la réalité de “l'impact psychologique” lié à l'épidémie de Covid-19 et plus encore au confinement, ajoutant que “tout le monde n'en souffre pas, mais chacun peut être concerné”. Or, dès février 2020, une revue publiée dans le Lancet soulignait les effets psychologiques négatifs – anxiété, stress post-traumatique, confusion… – des précédents confinements liés à des épidémies [1]. Quelques semaines plus tard, a été mise en ligne une étude menée sur l'impact du Covid-19 sur la santé mentale de la population chinoise [2]. Depuis, on ne compte plus les revues et les position papers qui sont parus, traitant des effets psychologiques et sociétaux négatifs à court et à long terme de l'actuelle pandémie.

Le confinement réduisant par essence nos interactions sociales, qu'en est-il des conséquences de l'isolement social sur notre cognition ? On connaît tous les expériences menées dans les années 1960 montrant que les rats placés dans des cages avec un environnement physique et social enrichi avaient un cortex cérébral plus épais que ceux isolés dans des cages standard. Chez l'homme, l'approche des conséquences de l'isolement social se fait à travers 2 dimensions : la solitude est généralement définie comme la dimension subjective de l'isolement social qui lui se réfère aux aspects objectifs du réseau social d'un individu donné, sa taille, la fréquence de ses interactions...

Une étude espagnole parue en 2019 s'est intéressée à la cognition de 1 691 sujets âgés de plus de 50 ans et à son évolution sur 3 années en utilisant 2 échelles mesurant respectivement l'intensité du sentiment de solitude et la richesse des interactions familiales et sociales [3]. Des effets propres à la solitude et/ ou à l'isolement social, indépendamment de la dépression, sont retrouvés sur la cognition globale et la mémoire. Certains tests cognitifs mettent en évidence un déclin cognitif plus rapide chez les sujets ayant un fort sentiment de solitude que chez ceux qui ne se sentent pas seuls sur cette période pourtant courte de 3 années. Ces résultats, comme d'autres, documentent la valeur “préventive” du maintien des interactions sociales dans le déclin cognitif physiologique et pathologique, mais dans le contexte actuel nous alertent sur l'impact cognitif de l'isolement social que pourraient favoriser les diverses mesures qui sont appliquées en France et ailleurs pour réduire la circulation du Covid-19 – ­distanciation sociale, limitation des rassemblements familiaux et amicaux, confinement chez soi… –, notamment chez les personnes les plus vulnérables, au premier rang desquelles les personnes âgées, et notamment celles vivant à domicile. Or, à ce jour, on ne dispose que de très peu de travaux objectifs sur les effets neuro­psychiatriques d'un isolement social renforcé et prolongé dans ce type de population. Une étude néerlandaise, réalisée à partir de questionnaires soumis au printemps dernier à 389 sujets vivant à domicile avec une plainte, un déficit cognitif léger (MCI) ou une démence, confirme que 35 % des patients symptomatiques et 25 % des sujets sans troubles cognitifs ont souffert d'un isolement social pendant le confinement [4]. 17 % des patients atteints d'un déficit cognitif léger ou d'une démence et 10 % des sujets avec une plainte mnésique isolée sont restés complètement enfermés chez eux sans aucune sortie ! La sensation de solitude, l'anxiété et la dépression étaient retrouvées chez près de la moitié des patients déficitaires et plus du tiers des sujets sans atteinte cognitive, alors que les 147 aidants également interrogés dans ce travail ont rapporté une aggravation comportementale de leurs proches malades dans 75 % des cas. L'isolement social et la survenue de troubles psychologiques s'avèreraient de véritables ­“drapeaux rouges” suscitant pour cette population la crainte d'une accélération du déclin cognitif.

Alors, doit-on attendre des données issues d'études longitudinales menées sur le long terme ou essayer dès à présent d'éviter que la distanciation et le confinement appliqués aux populations à risque du point de vue cognitif ne fassent insidieusement et silencieusement le lit de leur isolement social et n'accélèrent leur déclin ?

Références

1. Brooks SK et al. The psychological impact of quarantine and how to reduce it : rapid review of the evidence. Lancet 2020;395:(10227) :912-20.

2. Wanga C et al. A longitudinal study on the mental health of general population during the COVID-19 epidemic in China. Brain Behav Immun 2020;87 :40-8.

3. Lara E et al. Are loneliness and social isolation associated with cognitive decline? Int J Geriatr Psychiatry 2019;34(11):1613-22. https ://doi.org/10.1002/gps.5174

4. van Maurik IS et al. Psychosocial effects of corona measures on patients with dementia, mild cognitive impairment and subjective cognitive decline. Front Psychiatry 2020;11:585686.

Liens d'interêts

M. Ceccaldi déclare ne pas avoir de liens d’intérêts en relation avec l’article.

auteur
Pr Mathieu CECCALDI
Pr Mathieu CECCALDI

Médecin
Neurologie
CHU Timone, Marseille
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Neurologie