Mise au point

Bandelettes urinaires : attention aux réactions croisées

Mis en ligne le 20/04/2018

Mis à jour le 23/04/2018

Auteurs : Mathieu Chappuy, Aurélie Berger-Vergiat, Delphine Ragonnet

Télécharger le pdf (pdf / 198,75 Ko)
  • Nombreux sont les centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie qui utilisent des bandelettes urinaires pour la recherche de stupéfiants. Ces bandelettes présentent de nombreux avantages, mais leurs limites sont parfois mal évaluées et peu connues par les professionnels qui les utilisent. L'objectif est de rappeler aux utilisateurs l'importance des réactions croisées liées aux médicaments concomitants avec ces bandelettes.

De nombreux centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) utilisent, pour leurs avantages (une quasi-immédiateté des résultats permettant de prendre sans délai des décisions thérapeutiques), des bandelettes urinaires à des fins de recherche de stupéfiants.

Ces tests fonctionnent tous selon le même principe. Leur mécanisme est dit immunochromatographique et repose sur la compétition entre la molécule présente dans l'échantillon d'urine et l'antigène immobilisé au niveau de la zone de lecture de la bandelette vis-à-vis de l'anticorps marqué utilisé dans le test considéré. L'apparition d'une bande colorée au niveau de la zone de lecture signe l'absence de drogue dans les urines ou une présence en quantité inférieure au seuil de détection du test utilisé. À l'inverse, l'absence de bande colorée signe la présence urinaire de la substance recherchée en concentration supérieure au seuil de détection fixé pour le test. Il est donc important de bien choisir son seuil de positivité en rapport avec la pharmacologie de la substance étudiée. Un seuil élevé permettra de rechercher une consommation plutôt récente, tandis qu'un seuil bas permettra une détection soit plus précoce, si la consommation est très récente, soit d'augmenter la fenêtre de détection, pour une consommation plus ancienne.

Les limites de ces tests sont multiples et doivent être connues de leurs utilisateurs. Tout d'abord, il est difficile de détecter une adultération des urines. Pour pallier à ce défaut, il est parfois possible de rechercher non pas la molécule-mère (exemple, la méthadone) qui pourrait être ajoutée extemporanément dans l'échantillon analysé, mais son métabolite (EDDP, pour 2-éthylidine-1,5-diméthyl-3,3 diphénylpyrrolidine) [1]. En cas de dilution des urines par l'usager dans le but de se rendre non détectable, il peut être utile de disposer de bandelettes ayant une meilleure sensibilité avec des seuils de détection plus faibles que les taux usuels. La deuxième limite inhérente à la méthode est la possibilité d'obtenir de faux positifs. En effet, le fabricant choisit un anticorps pour qu'il qui soit le plus spécifique à l'élément recherché. La technique utilisée ne garantit pas une spécificité absolue, compte tenu qu'il peut exister une molécule (médicamenteuse ou non) ayant une analogie structurale qui aurait la faculté de se fixer en lieu et place, créant ainsi un faux positif. Pour éviter cela, les fabricants testent de nombreuses molécules et annoncent une spécificité supérieure à 99 % versus méthode de référence qui couple à la fois la chromatographie et la spectrophotométrie de masse. Les manuels d'utilisation de ces dispositifs détaillent les réactions croisées validées par le fabricant. Il revient donc à l'utilisateur de bien les assimiler et de garder un esprit critique pour pouvoir interpréter un résultat discordant avec la clinique ou les dires du patient. Il ne faut pas non plus oublier que des réactions non documentées peuvent exister, comme nous en avons fait l'expérience dans notre CSAPA. En effet, à la suite de l'alerte régionale sur la présence de fentanyl dans des poudres vendues comme de l'héroïne ou de la cocaïne, nous avons recherché le fentanyl dans les urines de patients positifs à au moins l'une de ces deux substances. Nous avons découvert que la bandelette fentanyl utilisée se positive en présence de fenspiride (2). Cette réaction croisée est probablement liée à l'analogie structurale entre ces deux molécules (figure). Ces interférences ne sont pas généralisables, car tous les tests n'ont pas la même performance et dépendent du fabricant (3). D'ailleurs, en changeant de fournisseur, l'interaction fenspiride/fentanyl n'a pas été retrouvée.

L'objectif est de rappeler et/ ou de présenter quelques interactions médicamenteuses rapportées dans la littérature, en excluant les médicaments de la même famille, ou classe, pharmacologique que la substance recherchée.

Cannabis

L'interférence avec les anti-inflammatoires non stéroïdiens, acide niflumique, ibuprofène à forte dose (1 200 mg par prise) et naproxène sodique (utilisation chronique), est connue depuis longtemps (4, 5), tout comme celle avec l'éfavirenz (6).

Opiacés

Les anti-infectieux, comme l'ofloxacine (7), mais également la rifampicine (8), peuvent positiver un test pour les opiacés. Concernant les faux positifs lors du dépistage de la méthadone, on retrouve le vérapamil (9), la doxylamine (10) et le diphenhydramine (11). Ces deux derniers étant des molécules en vente libre et dont la prise n'est pas toujours connue du prescripteur.

Benzodiazépines

La sertraline peut facilement donner des faux positifs (12). Sur certains tests, l'éfavirenz (13) est également source de réaction croisée.

Amphétamines

De par leurs structures communes, de nombreuses molécules interfèrent, comme le buproprion (14), la pseudoéphédrine (15) [disponible en vente libre dans les spécialités décongestionnantes nasales], le labétalol (16), la ranitidine (17). La sélégiline (18), qui se métabolise en l-méthamphétamine, ­l-desméthylsélégiline et l-amphétamine, pourrait donner des faux positifs. S'agissant d'un célèbre inhaleur contenant de la d-méthamphétamine, une étude (19) a montré que les quantités inhalées sont trop faibles pour positiver un test, mais la prudence demeure sur un patient qui, potentiellement, abuserait de ce médicament.

Cocaïne

Un patient qui aurait reçu récemment, dans le cadre d'un geste chirurgical, du mélange de Bonain (anesthésique contenant de la cocaïne) pourrait être positif. En revanche, pas de réaction croisée avec les autres anesthésiques (lidocaïne, etc.). Dans les années 2000, de nombreux forums et sites Internet d'universités alertaient de la possible interférence de l'amoxicilline lors du dépistage de la cocaïne. Compte tenu de l'absence d'analogie structurale pouvant expliquer cette interférence, une équipe a testé les urines de 33 patients admis aux urgences (dans une clinique de Floride, aux États-Unis) et traités par amoxicilline (20). L'équipe ne confirme pas la réaction croisée et considère que les 5 résultats positifs (15 %) correspondent à des usagers de cocaïne et que les faux positifs sont inférieurs à 11 %, compte tenu de l'absence de puissance statistique. Notre fournisseur a inscrit dans la notice que le céfuroxime peut donner des faux positifs par analogie structurale.

Conclusion

Les tests de dépistage par bandelettes urinaires apportent un avantage pratique, surtout en termes de rapidité de résultat et de prise en charge facilitée. Leur simplicité d'utilisation permet un usage plus étendu, notamment par des professionnels (non biologistes) moins aguerris aux limites analytiques de ces dispositifs. Il convient donc de rester vigilant, en interprétant les résultats obtenus et de ne pas hésiter à solliciter des toxicologues, lorsque cela est nécessaire (suspicion d'interférence analytique, substances peu utilisées ou nouvelles, etc.). Enfin, il est nécessaire de rester prudent s'agissant de l'interprétation des résultats.


FIGURES

Références

1. Denis I, Roubille M, Poggi B, Djardem F, Trepo C. Dosage de l’EDDP urinaire (métabolite de la méthadone) par une méthode CEDIA®. Intérêt dans le suivi des patients sous traitement méthadone. Ann Toxicol Anal 2002;14:111-7.

2. Chappuy M, Berger-Vergiat A, Cohen S, Ragonnet D, Boucher A. Recherche de stupéfiant par bandelettes urinaires - suspicion de réaction croisée entre fentanyl et fenspiride. Toxicologie Analytique & Clinique 2017;http://dx.doi.org/10.1016/j.toxac.2017.08.001

3. Wille SM, Samyn N, Ramírez-Fernández Mdel M, De Boeck G. Evaluation of on-site oral fluid screening using Drugwipe-5(+), RapidSTAT and Drug Test 5000 for the detection of drugs of abuse in drivers. Forensic Sci Int 2010;198:2-6.

4. Boucher A, Vilette P, Crassard N, Bernard N, Descotes J. Urinary toxicological screening: analytical interference between niflumic acid and cannabis. Arch Pediatr 2009;16:1457-60.

5. Rollins DE, Jennison TA, Jones G. Investigation of interference by nonsteroidal anti-inflammatory drugs in urine tests for abused drugs. Clin Chem 1990;36:602-6.

6. Rossi S, Yaksh T, Bentley H, van den Brande G, Grant I, Ellis R. Characterization of interference with 6 commercial delta9-tetrahydrocannabinol immunoassays by efavirenz (glucuronide) in urine. Clin Chem 2006;52:896-7.

7. Zacher JL, Givone DM. False-positive urine opiate screening associated with fluoroquinolone use. Ann Pharmacother 2004;38:1525-8.

8. De Paula M, Saiz LC, González-Revaldería J, Pascual T, Alberola C, Miravalles E. Rifampicin causes false-positive immunoassay results for urine opiates. Clin Chem Lab Med 1998;36:241-3.

9. Lichtenwalner MR, Mencken T, Tully R, Petosa M. False-positive immunochemical screen for methadone attributable to metabolites of verapamil. Clin Chem 1998;44:1039-41.

10. Syed H, Som S, Khan N, Faltas W. Doxylamine toxicity: seizure, rhabdomyolysis and false positive urine drug screen for methadone. BMJ Case Rep 2009;2009.

11. Rogers SC, Pruitt CW, Crouch DJ, Caravati EM. Rapid urine drug screens: diphenhydramine and methadone cross-reactivity. Pediatr Emerg Care 2010;26:665-6.

12. Nasky KM, Cowan GL, Knittel DR. False-positive urine screening for benzodiazepines: an association with sertraline? A two-year retrospective chart analysis. Psychiatry (Edgmont) 2009;6:36-9.

13. Blank A, Hellstern V, Schuster D, et al. Efavirenz treatment and false-positive results in benzodiazepine screening tests. Clin Infect Dis 2009;48:1787-9.

14. Reidy L, Walls HC, Steele BW. Crossreactivity of bupropion metabolite with enzyme-linked immunosorbent assays designed to detect amphetamine in urine. Ther Drug Monit 2011;33:366-8.

15. Stout PR, Klette KL, Horn CK. Evaluation of ephedrine, pseudoephedrine and phenylpropanolamine concentrations in human urine samples and a comparison of the specificity of DRI amphetamines and Abuscreen online (KIMS) amphetamines screening immunoassays. J Forensic Sci 2004;49:160-4.

16. Yee LM, Wu D. False-positive amphetamine toxicology screen results in three pregnant women using labetalol. Obstet Gynecol 2011;117:503-6.

17. Liu L, Wheeler SE, Rymer JA et al. Ranitidine interference with standard amphetamine immunoassay. Clin Chim Acta 2015;438:307-8.

18. Romberg RW, Needleman SB, Snyder JJ, Greedan A. Methamphetamine and amphetamine derived from the metabolism of selegiline. J Forensic Sci 1995;40:1100-2.

19. Smith ML, Nichols DC, Underwood P et al. Methamphetamine and amphetamine isomer concentrations in human urine following controlled Vicks VapoInhaler administration. J Anal Toxicol 2014;38:524-7.

20. Reisfield GM, Haddad J, Wilson GR et al. Failure of amoxicillin to produce false-positive urine screens for cocaine metabolite. J Anal Toxicol 2008;32:315-8.

Liens d'interêts

Les auteurs n’ont pas précisé leurs éventuels liens d’intérêts.

auteurs
Dr Mathieu CHAPPUY

Pharmacien, CSAPA, Groupements hospitaliers Centre et Nord - Hospices civils, Lyon, France

Contributions et liens d’intérêts
Dr Aurélie BERGER-VERGIAT

Médecin, Psychiatrie, CSAPA, Groupement hospitalier Centre - Hospices civils, Lyon, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Addictologie,
Pharmacologie
thématique(s)
Toxicomanie
Mots-clés