Dossier

Femmes fontaines et éjaculation féminine : que sait-on en 2019 ?

Mis en ligne le 30/06/2019

Auteurs : P. Desvaux, S. Salama

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De quoi parle-t-on exactement ?

Il s'agit de ces femmes qui au moment d'un plaisir sexuel intense, mais pas obligatoirement au cours d'un orgasme, peuvent expulser par l'urètre une quantité de liquide parfois impressionnante, estimée par certains auteurs jusqu'à 150 ml (1). Le terme ­poétique de “femmes fontaines” est dû à Frédérique Gruyer, psychanalyste française, qui rapportait ce phénomène dans son ouvrage Ce paradis trop violent, paru en 1983 (2). Pour les auteurs anglo-saxons, on parle de “squirting” (gicler) ou de “female ejaculation”.

Un phénomène nouveau ?

Ce phénomène est très ancien car on en retrouve la trace dans l'ouvrage Les secrets taoïstes de l'amour : cultiver l'énergie sexuelle masculine écrit par le maître Mantak Chia et Michael Winn qui distingue 3 eaux féminines :

  • la première eau apparaît avec l'excitation sexuelle, elle approfondit l'eau et élargit la rivière ;
  • la deuxième eau accompagne la montée vers l'orgasme, les taoïstes disent que la rivière s'écoule ;
  • la troisième eau jaillit au sommet du plaisir, la rivière déborde de son cours inondant les champs de sa manne créatrice de vie…

De la même manière, le tantrisme fait allusion à l'émission d'un fluide abondant, l'amrita, libéré par la femme au cours de l'orgasme, libérant sa nature divine.

Un phénomène fréquent ?

Nos pratiques sexuelles évoluent parallèlement à une plus grande liberté sexuelle, pratiques oro­génitales, stimulations digitales vaginales font partie désormais des jeux érotiques. La reprise en 1982 des travaux du gynécologue Ernst Gräfenberg par Frank Addiego, Beverly Whipple, Alice Khan Ladas et John Perry va populariser ce qui allait devenir le point G, sa stimulation va être “tendance” largement encouragée et enseignée par divers “coachs sexuels”, ce qui aura pour conséquence d'augmenter le nombre de “femmes fontaines”, tant les deux semblent liés. L'enquête menée en 1990 par Darling et Davidson auprès de 2 350 femmes travaillant dans le corps soignant montrait que 39,6 % des femmes rapportaient la survenue occasionnelle d'une expulsion orgasmique (3). Dans l'enquête de Philippe Brenot parue en 2012 et intitulée “Les femmes, le sexe et l'amour”, un tiers des 3 000 répondantes disait avoir déjà connu un tel phénomène (4).

L'origine du liquide expulsé

L'origine de ce liquide a longtemps été source de controverses et d'égarements. La crainte était que cela puisse être de l'urine, ce qui pouvait gravement altérer le côté quasi sacré de ce phénomène. Une collection vaginale de “cyprine” comme la sécrétion en jet des glandes de Bartholin furent rapidement éliminées, ne résistant pas à l'observation qui montrait très clairement l'origine urétrale de l'expulsion. La présence de PSA (Prostatic Specific Antigen) dans des échantillons recueillis fut à l'origine d'une regrettable confusion. En 2000, à la suite des travaux de Milan Zaviacic (5), le terme de prostate féminine fut admis, cette prostate étant en fait constituée par les glandes para-urétrales et les glandes de Skene. Les études immunohistochimiques montraient que ces glandes contenaient quasiment les mêmes enzymes que la prostate chez l'homme, dont le fameux PSA. Pour certains, la présence de PSA dans ces expulsions orgasmiques signait donc l'origine prostatique de ce liquide, peu importe si toutes les femmes n'avaient pas de prostate et dans le cas contraire qu'elle ne pèse que quelques grammes, contre 20 à 30 chez l'homme. Expulser 150 ml avec une prostate de quelques grammes ne semblait pas étonner les partisans de l'éjaculation féminine.

Une expérience décisive

En 2014, Samuel Salama va conduire une expérimentation décisive quant à l'origine de ce liquide (6). Sept femmes recrutées car régulièrement fontaines vont participer à une expérience. Stimulées sexuellement par leur compagnon ou par masturbation dans une pièce isolée, une analyse des urines a été réalisée avant l'excitation puis en fin d'expérience, le liquide expulsé au cours du phénomène fontaine a été recueilli dans un sac pour les hémorragies de la délivrance pour analyses biologiques. En imagerie, une échographie pelvienne a été pratiquée avant excitation, vérifiant la vacuité de la vessie après une miction, une deuxième juste avant le phénomène fontaine (sur appel de la participante) et une troisième juste après l'expulsion orgasmique. Les résultats d'imagerie montrent une vessie complètement vide avant l'excitation, puis qui s'est remplie chez les 7 femmes pendant la phase d'excitation et toutes les vessies sont à nouveau vides après le phénomène fontaine.

Sur le plan biologique : pas de PSA urinaire avant excitation sexuelle, hormis chez une participante, présence de PSA dans le liquide expulsé chez 5 des sujets, 2 n'avaient aucune trace de PSA dans le liquide expulsé. Chez les 7 femmes, on notait la présence de créatinine, d'urée et d'acide urique, à des taux comparables dans les 3 prélèvements. Les 2 participantes sans PSA ont été capables de phénomène fontaine sans participation prostatique. L'expérience permet de conclure à l'origine vésicale du liquide expulsé. En 2011, A. Rubio-­Casillas et E. Janini (7) avaient montré à l'aide d'une sonde urinaire double flux 2 phénomènes chez une femme fontaine : une sécrétion prostatique féminine de faible volume (0,89 mL) et l'expulsion d'une grande quantité de liquide venant de la vessie. ­Actuellement, nous devons donc individualiser 2 phénomènes ­distincts : une éjaculation féminine d'un faible volume d'un liquide ­prostatique quand la prostate féminine existe et une expulsion d'un plus grand volume, parfois en jet, issu de la vessie. Le liquide ­provenant de la vessie pouvant, bien entendu, ­“s'enrichir” de PSA dans son trajet urétral.

Toutes fontaines ?

Caroline Lesaffre (8) a interviewé 12 hommes qui ont connu plusieurs femmes fontaines au cours de leur vie. Statistiquement il était étonnant que certains hommes aient connu autant de femmes fontaines et d'autres jamais. Il est apparu que pour ces hommes, toutes les femmes pourraient être fontaines, pour peu qu'elles le veuillent et qu'elles soient capables d'un réel “lâcher-prise”. Dans ce cas de figure, ils appliquent une stimulation parfois vigoureuse de la zone du point G, qui correspond à la zone de projection de l'urètre féminin. Nous, nous avons qualifié ces femmes fontaines de “dépendantes” car le phénomène est dépendant d'une stimulation mécanique précise sur le point G. À l'opposé, il existe, plus rarement, d'autres femmes qui sont aussi fontaines mais sans stimulation sexuelle particulière, le phénomène s'inscrivant plutôt dans un lâcher-prise intense, que nous avons qualifiées “d'autonomes”.

Conclusion

Le phénomène des expulsions orgasmiques féminines est connu depuis l'Antiquité mais a été popularisé depuis une trentaine d'années avec l'avènement du point G et l'évolution de nos pratiques sexuelles. Pour une majorité de femmes, cela correspond à un jeu sexuel nécessitant une stimulation bien précise, pour d'autres, au contraire, cela est apparu dans leur vie de manière impromptue et parfois déstabilisante. Il convient de ne plus faire de confusion entre l'éjaculation féminine, qui correspond stricto sensu à une faible expulsion des glandes para-urétrales (prostate féminine), et les grandes inondations qui ont pour origine la vessie. ■

Références

1. Wimpissinger F et al. International online survey: female ejaculation has a positive impact on women’s and their partners’ sexual lives. BJU Int 2013;111(5):E177-85.

2. Gruyer F. Ce paradis trop violent. Paris : Robert Laffont ; 1983. 224 p.

3. Darling CA et al. Female ejaculation: perceived origins, the Grafenberg spot/area, and sexual responsiveness. Arch Sex Behav 1990;19(1):29-47.

4. Brenot P. Les femmes, le sexe et l’amour. Paris : éditions des Arènes ; 2012. 302 pages.

5. Zaviacic M et al. The female prostate and prostate-specific antigen. Immunohistochemical localization, implications of this prostate marker in women and reasons for using the term “prostate” in the human female. Histol Histopathol 2000;15(1):131-42.

6. Salama S et al. Nature and origin of “squirting” in female sexuality. J Sex Med 2015;12(3):661-6.

7. Rubio-Casillas A et al. New insights from one case of female ejaculation. J Sex Med 2011;8(12):3500-4.

8. Meauxsoone-Lesaffre C. L’émission fontaine ou l’éjaculation féminine. Ann Med Psy 2013;171(2):110-4.

Liens d'interêts

P. Desvaux et S. Salama déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts en relation avec cet article.

auteurs
Dr Pierre DESVAUX

Médecin, Urologie, Hôpital Cochin, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
Dr Samuel SALAMA

Médecin, Gynécologie, Suresnes, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Gynécologie et obstétrique