Avant-propos Dossier

La gynécardiologie : de nouvelles pratiques pour une grande cause médicale !

Mis en ligne le 21/02/2019

Auteurs : Pr Claire Mounier-Vehier, Dr Anne-Laure Madika

Lire l'article complet (pdf / 286,92 Ko)

Les maladies cardiovasculaires sont devenues la première cause de mortalité chez les femmes en France (1) avec 2 constats publiés par Santé publique France :

  •  le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, en mars 2016, souligne la progression du taux d'hospitalisation pour infarctus du myocarde (IDM) de 4,8 % par an chez les femmes de 45 à 54 ans (2) ;
  •  l'étude ESTEBAN, en mars 2018, fait ressortir la progression du nombre de femmes hypertendues non dépistées ou insuffisamment contrôlées au moment de la ménopause (3).

En cause, on note une exposition de plus en plus précoce des femmes à une hygiène de vie délétère associant tabagisme, obésité, charge mentale et sédentarité, sans compter les nouvelles situations à risque comme la précarité ou l'isolement social. D'après l'étude de Framingham, plus de 80 % des femmes âgées de plus de 45 ans ont ainsi au moins 2 facteurs de risque classiques. Nombre d'entre eux sont plus délétères sur le risque cardiovasculaire chez la femme que chez l'homme (étude INTERHEART) [4]. L'analyse des données de la littérature souligne que le risque cardiovasculaire des femmes se majore significativement dans les 5 ans qui suivent l'arrêt des règles en raison d'un syndrome métabolique et vasculaire de la ménopause. L'augmen­tation de l'espérance de vie des femmes allonge la période postménopausique, avec comme corollaire une majoration de leur risque cardiovasculaire (5-7). Les femmes ont aujourd'hui 8 fois plus de risque de décéder d'une maladie cardiovasculaire que d'un cancer du sein (8). Plusieurs facteurs permettent d'expliquer ce constat épidémio­logique : des symptômes atypiques, une sous-estimation du risque hormonal, des situations à risque cardiovasculaire spécifiques émergentes et une disparité de prise en charge par le corps médical. Les maladies cardiovasculaires sont en effet encore considérées à tort comme étant plus rares chez les femmes tant par les professionnels de santé que par les femmes elles-mêmes. Celles-ci se croient protégées jusqu'à la ménopause, ne se sentent pas concernées, ne perçoivent pas la douleur de la même manière, ne connaissent pas les symptômes atypiques, culpabilisent par rapport à leur environnement familial ou professionnel et peu iront en réadaptation cardiovasculaire après l'accident aigu (6, 9-11). Tous ces préjugés complexes peuvent induire des retards de prise en charge parfois très pénalisants (11). A contrario, les femmes bénéficient plus que les hommes de l'effet protecteur d'une hygiène de vie optimisée (12).

Une urgence sociétale

La progression des maladies cardiovasculaires chez les femmes âgées de moins de 60 ans est devenue une urgence sociétale. 

Une réelle prise de conscience de l'inégalité entre les femmes et les hommes face aux maladies cardiovasculaires a conduit à des recommandations spécifiques américaines et européennes (9, 13-16). L'alerte rouge a été lancée dans les années 1990 par l'Américaine Lori Mosca (9), aboutissant à un large programme d'envergure “Go Red For Women” dont le bilan à 10 ans est très positif (14). Parallèlement, Peter Collins (Imperial College London) et son équipe militent pour un parcours gynéco-cardiologique à la ménopause (10) et la Néerlandaise Angela Maas souligne l'urgence de la mise en place de programmes de recherche dédiés aux femmes (10). Elle crée sa fondation “Heart for Woman” avec un vaste programme de recherche, le Womens' Cardiac Health Program. Tout récemment, elle publie un ouvrage de synthèse, Manual of gynecocardiology, militant sur le sujet (7). De son côté, Vera Regitz-Zagrosek crée l'Institut du genre à l'hôpital de la Charité à Berlin et publie un ouvrage Sex and gender aspects in clinical medicine (éditions Springer). Dernièrement, en juin 2018, les sociétés américaines de cardiologie et de gynécologie insistent sur la nécessité de promouvoir une prise en charge plus globale de la femme, le gynécologue étant un acteur de soins primaires majeur dans le dépistage cardiovasculaire (15). Ainsi, l'ensemble des acteurs internationaux souligne que le cardiologue, le médecin vasculaire, le gynécologue et le médecin traitant ont un rôle majeur dans le dépistage et la prise en charge coordonnée de ces femmes à risque. De même, il est indispensable de diffuser au plus près des femmes les informations clés de prévention primordiale, avant même l'apparition des facteurs de risque, et de promouvoir les règles simples d'hygiène de vie (9, 14-16).

Parcours “Coeur, artères et femmes”

La France rattrape son retard progressivement, notamment grâce à l'engagement de la Fédération française de cardiologie. Celle-ci avait édité en 2014 un livre blanc pour une stratégie nationale de prévention des maladies cardiovasculaires. Le premier chapitre, consacré aux femmes, “ces grandes oubliées des maladies cardiovasculaires”, avait proposé plusieurs recommandations pour combattre ces inégalités sociétales entre les femmes et les hommes (www.fedecardio.org) ; parmi elles, l'opportunité d'une coopération structurée cardio-gynécologique. C'est tout l'enjeu de l'expérimentation du parcours de soins innovant “Cœur, artères et femmes” au CHU de Lille, fédérant les médecins traitants, les gynécologues, les cardiologues et les médecins vasculaires (17). Le bilan à 5 ans a permis, en juin 2018, de dresser le portait type de la femme ménopausée à risque cardiovasculaire avec des facteurs de risque insuffisamment dépistés, traités et contrôlés. Cette expérimentation novatrice a également permis d'identifier le profil des médecins adressant ces femmes à risque soit pour une consultation d'expertise cardiovasculaire de la ménopause, soit pour un bilan cardiovasculaire plus complet (par ordre de fréquence : les médecins traitants, les cardiologues, les gynécologues). Les patientes ont été sensibilisées aux spécificités de leur risque cardiovasculaire par un courrier spécifique “Cœur, artères et femmes”. Cette expérimentation souligne le bénéfice synergique de ce parcours coordonné entre les différents acteurs de santé, libéraux et hospitaliers, en associant aussi la patiente comme actrice de prévention. Elle a enfin contribué à remettre un certain nombre de patientes dans un suivi gynécologique optimisé. 

Présenté à la Direction générale de la santé en mars 2016 et à l'Académie nationale de médecine en mars 2018, le parcours “Cœur, artères et femmes” est considéré comme un des projets prioritaires par le CHU de Lille dans le cadre de son projet d'établissement 2018-2022. L'objectif actuel est de développer cette initiative dans d'autres centres en s'appuyant, entre autres, sur la commission de travail “Cœur de femmes” de la Fédération française de cardiologie, les experts de la Société française d'hypertension artérielle, de la Société de médecine vasculaire, de la Société française de cardiologie, du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, et du Groupe multidisciplinaire de réflexion sur la ménopause et le vieillissement hormonal (GEMVI)...

Des campagnes d'information pour sensibiliser les femmes aux risques cardiovasculaires

Conjointement, les campagnes très médiatiques (“Préjugés” et “Casting”) de la Fédération française de cardiologie et la conviction des journalistes de s'impliquer pour la santé des femmes, tous médias confondus, sont aussi d'indispensables relais, permettant d'apporter au sein de chaque foyer les informations pratiques pour sensibiliser les femmes, quel que soit leur milieu socio-économique. Un premier bilan de ces actions de communication et de prévention a été effectué par la Fédération française de cardiologie avec une enquête IFOP conduite, en février 2018, sur un pannel de 1 054 femmes âgées de 18 ans et plus. Cette enquête, menée sous la forme d'un questionnaire autoadministré en ligne, a souligné que les Françaises se sentent davantage concernées par les maladies cardiovasculaires mais en sous-estiment encore largement la gravité. Selon cette enquête, 78 % des femmes sont conscientes que les maladies cardiovasculaires ne touchent pas seulement les hommes (cahier spécial de L'Observatoire du cœur des Français consacré au “Cœur des femmes” paru le 8 mars 2018 sur www.fedecardio.org). Seule 1 femme sur 2 sait que ces maladies tuent 8 fois plus que le cancer du sein. Par ailleurs, seules 23 % des femmes interrogées ont conscience que la grossesse constitue une période clé de la vie d'une femme durant laquelle les risques cardiovasculaires sont plus élevés, nécessitant une surveillance accrue. Les femmes ont encore une connaissance fragile des modes de prévention. La prévention primordiale, qui évite l'apparition des facteurs de risque, reste un enjeu majeur pour réduire la prévalence des maladies cardiovasculaires (18). On estime aujourd'hui que 80 % d'entre elles pourraient être évitées par un comportement adapté. L'Observatoire du cœur des Français de la Fédération française de cardiologie met en avant un décalage entre connaissances et comportements vis-à-vis des facteurs de risque chez les femmes. Elles ne sont que 28 % à citer spontanément l'arrêt du tabac ou la limitation de sa consommation comme moyen de se protéger des maladies cardiovasculaires, alors que 1 IDM sur 2 chez les femmes âgées de moins de 50 ans est dû au tabac. 

De même, si 75 % des femmes déclarent savoir que l'activité physique permet de prévenir l'apparition de facteurs de risque, seule 1 sur 3 en pratique une au moins 3 fois par semaine, seuil recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (http://www.who.int/cardiovascular_diseases/fr). Côté alimentation, seulement 20 % des femmes interrogées mangent au moins 5 fruits et légumes par jour, alors qu'elles sont plus du double, 52 %, à citer spontanément l'alimentation comme moyen de prévention des maladies cardiovasculaires. Des efforts sont donc à poursuivre sur la prévention et l'information cardiovasculaires auprès des femmes et de leurs médecins. Dans un avenir proche, à l'instar de la consultation longue de première contraception et des maladies sexuellement transmissibles, nous pourrions espérer la mise en place, par la Caisse nationale d'assurance maladie, d'une consultation longue de dépistage du risque cardiovasculaire de la femme à 50 ans. Celle-ci pourrait être réalisée par le médecin traitant, le cardiologue ou le gynécologue, et serait assortie d'une information et d'une annonce sur les modalités de la prise en charge spécifique de ce risque. Un suivi prospectif organisé serait alors proposé à ces femmes dépistées.


En conclusion, agir sur le risque cardiovasculaire féminin n'est lié ni à un “effet de mode” ni le fait d'actions féministes. Il s'agit bien d'une grande cause médicale destinée à lutter plus efficacement contre les préjugés auxquels sont encore exposées les Françaises en 2018. Cette urgence épidémiologique n'est plus une fatalité. Nous devons continuer à œuvrer positivement en mettant en commun nos savoir-faire, continuer à impliquer les femmes dans une prévention citoyenne et à les rendre actrices de “terrain”. Une sensibilisation de la population par une Journée nationale “Cœur de femmes” pourrait également renforcer le cercle vertueux de la prévention cardiovasculaire féminine en France. Notre objectif est bien d'obtenir des résultats aussi probants que ceux du programme américain “Go Red For Women” avec un meilleur contrôle du risque cardiovasculaire.n

Liens d'interêts

C. Mounier-Vehier et A.L. Madika déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts en relation avec cet article.

auteurs
Pr Claire MOUNIER-VEHIER

Médecin, Cardiologie et maladies vasculaires, CHU de Lille, Lille

Contributions et liens d’intérêts
Dr Anne-Laure MADIKA

Médecin, Cardiologie et maladies vasculaires, CHU de Lille, Lille, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Gynécologie et obstétrique,
Cardiologie