Editorial

L’Evidence-Based Medicine se suffit-elle à elle-même ?

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Mis à jour le 03/07/2017

Auteurs : Laurent Peyrin-Biroulet

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Le nouveau numéro “Evidence-Based Medicine” est arrivé ! Les années passent, les numéros passent, et les preuves en faveur d’une médecine fondée sur les faits ne peuvent que s’accumuler au fil du temps. Toutefois, les maladies pour lesquelles les traitements sont peu coûteux ou qui sont rares ne bénéficient que d’un (trop) faible intérêt de la part de l’industrie pharmaceutique. Le temps d’obliger cette dernière à investir une petite partie de ses bénéfices dans la recherche et ces pathologies moins lucratives est peut-être venu. Est-ce que cette proposition sera reprise par notre nouvelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn ? Rien n’est moins sûr ! L’oncologie digestive, l’hépatite C et les maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI) sont autant d’exemples de pathologies qui remplissent tous les critères pour que l’on s’intéresse à elles et qui génèrent un énorme chiffre d’affaires qui pourrait bénéficier à d’autres telles que la cirrhose et ses complications. L’hépatite C étant guérie, nos amis hépatologues se ruent désormais sur la NASH (stéatohépatite non alcoolique) ! Les nouvelles données devraient donc rapidement s’accumuler pour traiter cette maladie fréquente dans les pays développés. Globalement, il faut rappeler que 2 types d’essais cliniques peuvent établir un niveau de preuve élevé : les essais de phase I, II et III, qui sont difficiles à mener sans le soutien de l’industrie pharmaceutique, et les essais après autorisation de mise sur le marché (AMM), de stratégie, tels que ceux réalisés par des sociétés savantes comme le GETAID1, la SFED2 ou la FFCD3. Seule l’interprétation des résultats de ces essais cliniques peut faire l’objet de débats intenses, puisque leurs résultats sont dans l’immense majorité des cas ce qu’ils sont.

“L’industrie pharmaceutique joue son rôle, et je n’ai jamais crié avec les loups sur cette industrie. Il faut expliquer que vouloir des experts sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique pose la question de la compétence des experts”, avait dit Agnès Buzyn lors d’une réunion organisée par le Nile, un cabinet de lobbying, en février 2013, alors qu’elle était présidente de l’Institut national du cancer (INCa) et tandis qu’elle venait d’être nommée à la tête de la Haute Autorité de santé (HAS). Cette déclaration visait la loi Bertrand. Adoptée en décembre 2011, à la suite du scandale du Mediator, cette loi vise à prévenir les conflits d’intérêts et à renforcer l’indépendance de l’expertise sanitaire publique. Elle rend obligatoire pour les professionnels de la santé et les décideurs publics la déclaration publique de leurs liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. De leur côté, les laboratoires doivent déclarer les avantages consentis aux professionnels de la santé, aux associations et aux fondations. Agnès Buzyn a longuement expliqué que l’obligation de déclarer tout lien d’intérêts est devenue trop “handicapante” pour certains chercheurs. “Ils ne le supportent plus et refusent de venir aux expertises de l’INCa”, déplore-t-elle. “On commence à avoir des experts institutionnels qui n’ont plus aucun lien avec l’industrie pharmaceutique et dont on peut se demander, à terme, quelle va être leur expertise, puisqu’ils ne sont plus à aucun board”, développe-t-elle. “Un expert sans conflits d’intérêts est un expert sans intérêt”, entend-on souvent. Inès Frachon n’a guère tardé à réagir et à rappeler les liens d’intérêts d’Agnès Buzyn avec Novartis et Bristol-Meyers Squibb. Selon Anne Chailleu, présidente du Formindep, association présente à la table ronde organisée au Sénat sur ce sujet : “La conception de l’expertise d’Agnès Buzyn va à l’encontre du sens de l’Histoire mais également de la rigueur scientifique. Alors que la loi de santé vient de renforcer la transparence des liens entre industrie et professionnels de santé, et que le Conseil constitutionnel a rappelé récemment qu’elle était un principe fondateur de la sécurité sanitaire, de tels propos sont anachroniques et démontrent que toutes les leçons du Mediator n’ont pas été tirées.”

Selon moi, une distinction importante n’a pas été faite lors de ces débats. Schématiquement, on peut distinguer 2 types d’experts : ceux qui travaillent avec l’industrie (conférences, etc.) mais dont la recherche est académique et ceux dont le travail et les publications sont issus de l’industrie (essais cliniques sur les nouvelles molécules, etc.).

Attendons de savoir quelle sera la position d’Agnès Buzyn maintenant qu’elle est à la tête du ministère de la Santé, ceci à l’heure de la moralisation de la vie politique. Nouveau président, nouveau gouvernement, nouvelle politique de santé. À vous de juger ! En attendant, c’est avec plaisir que je vous invite à lire ce numéro EBM écrit par des experts avec ou sans liens d’intérêts (les miens sont indiqués ci-contre).

Liens d'interêts

Laurent Peyrin-Biroulet déclare avoir des liens d’intérêts avec Merck, Abbvie, Janssen, Genentech, Mitsubishi, Ferring, Norgine, Tillots, Vifor, Pharmacosmos, BMS, UCB Pharma, Hospira, Celltrion, Takeda, Biogaran, Boerhinger-Ingelheim, Lilly, Pfizer, HAC Pharma, Index Pharmaceuticals, Amgen, Sandoz, Forward Pharma, Celgene, Biogen, Lycera, Samsung Bioepis.

auteur
Pr Laurent PEYRIN-BIROULET
Pr Laurent PEYRIN-BIROULET

Médecin
Gastro-entérologie et hépatologie
CHRU, Nancy
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Gastroentérologie