Dossier

Est-il dangereux de prescrire un AINS chez un enfant qui a une infection ORL ?

Mis en ligne le 11/12/2018

Mis à jour le 12/12/2018

Auteurs : S. Pondaven Letourmy

Télécharger le pdf (pdf / 73,27 Ko)
  • Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) peuvent être utilisés en association au paracétamol (en prise simultanée) à visée antalgique dans les infections ORL non compliquées de l'enfant, responsables de douleur sévère (otite moyenne aiguë et angines). La prescription est établie pour maximum 72 heures (grade B).

Les restrictions de prescription de la codéine chez l'enfant nous ont amenés à chercher des antalgiques de substitution, en particulier en postopératoire d'une amygdalectomie. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) ont ainsi été mis au premier plan dans les recommandations du fait de leur efficacité antalgique (1, 2). Cependant, en France, nous sommes très prudents quant à leur prescription craignant qu'ils soient responsables de complications infectieuses graves. Alors, peut-on les prescrire sans crainte chez des enfants lors d'infections ORL telles que l'otite, l'angine ou la rhinosinusite ?

Action antalgique prouvée

La prescription de AINS dans le cadre des infections ORL pédiatriques ne peut s'envisager que pour leur propriété antalgique et non pas anti-inflammatoire. Leur usage peut être envisagé pour les pathologies les plus douloureuses pour lesquelles le recours au paracétamol seul risque d'être insuffisant.

En pratique il s'agit donc surtout du traitement de la douleur dans le cadre de l'otite et de l'angine. Dans ces deux indications c'est l'ibuprofène qui a fait l'objet du plus de publications et la supériorité de son action antalgique, comparativement au paracétamol, a été démontrée (3, 4).

Afin d'assurer une antalgie optimale il est recommandé d'associer des médicaments de mécanismes d'action différents ou complémentaires. Ainsi, on peut ajouter de l'ibuprofène au paracétamol en cas de douleur sévère avec de préférence une prise simultanée des 2 médicaments.

Une administration alternée toutes les 3 heures est possible, mais plus difficile à mettre en pratique pour les parents avec un risque d'oubli de prise. Une alternance toutes les 6 heures est à éviter car les prises de chaque molécule seraient trop distantes l'une de l'autre en comparaison de la demi-vie plasmatique de ces 2 antalgiques.

Les AINS risquent-ils d'être à l'origine de complications infectieuses ?

Il n'existe aucune étude dans la littérature démontrant une possible majoration par les AINS du risque d'évolution infectieuse défavorable chez des enfants présentant une infection ORL. Il faut être vigilant lors de la lecture de publications portant sur ce sujet. Certains auteurs, dès lors que le patient a reçu des AINS, leur attribuent la responsabilité des complications infectieuses, or aucune donnée scientifique ne vient étayer cette hypothèse. En statistique, corrélation ne signifie pas cause. Nous pourrions probablement tirer les mêmes conclusions si on interrogeait les patients sur leur recours au paracétamol dans les mêmes circonstances…

Cependant, il est admis que les AINS, du fait de leur efficacité sur les signes généraux (douleur et fièvre), puissent atténuer les signes révélateurs de telles complications infectieuses, retardant ainsi leur diagnostic. Pour cette raison, il est recommandé de ne pas prescrire d'AINS dans les infections ORL bactériennes sévères ou compliquées, de suspendre le traitement en cas de tableau clinique infectieux inhabituel par sa durée ou par sa symptomatologie, et de limiter la durée de prescription des AINS dans les infections ORL banales non compliquées à 72 heures.

Concernant les infections virales (à l'exception de la varicelle), dans une étude prospective randomisée ayant consisté à induire une virose ORL par inoculation de rhinovirus de type 2 par voie nasale chez 60 adultes volontaires sains, l'ibuprofène, contrairement à l'aspirine et au paracétamol, ne modifiait ni la concentration d'anticorps sériques, ni l'évolution clinique de la virose (5).

Concernant la varicelle, en 2004, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) lançait l'alerte suivante : “La varicelle peut exceptionnellement être à l'origine de graves complications infectieuses cutanées et des tissus mous. À ce jour, le rôle favorisant des AINS dans l'aggravation de ces infections ne peut être écarté. Il est donc prudent d'éviter l'utilisation de l'ibuprofène en cas de varicelle.”

Effets indésirables

Comme pour tout médicament, il existe des contre-indications aux AINS et des effets indésirables potentiels dont les 2 principaux sont les atteintes digestives sévères (ulcère, perforation, hémorragie) et l'insuffisance rénale. Ces effets indésirables chez l'enfant sont connus, à surveiller, mais rares, comme le confirme une récente revue de synthèse de la littérature concernant les prescriptions courtes d'AINS en pédiatrie (6).

Conclusion

L'utilisation des AINS est recommandée à des fins antalgiques chez l'enfant qui présente une infection ORL banale, non compliquée, lorsque le traitement par paracétamol est insuffisant. Leur durée de prescription ne doit pas être supérieure à 72 heures car, pour ces pathologies, l'usage des antalgiques n'est habituellement plus nécessaire au-delà de cette période pour les infections dont l'évolution est favorable.■

Question non résolue

Peut-on affirmer que les AINS ne sont pas responsables de l'aggravation de certaines infections ORL ? Des études prospectives multicentriques devront être menées pour répondre à cette question avec des données fiables.

Références

1. Recommandations de Pratiques Cliniques (RPC) de la Société Française d’ORL et de Chirurgie Cervico Faciale. AINS et infections ORL pédiatriques. https://www.orlfrance.org/wp-content/uploads/2017/06/AINS-et-infec­tions-ORL-pediatriques.pdf

2. HAS. Fiche Mémo : Prise en charge médicamenteuse de la douleur chez l’enfant : alternatives à la codéine . Janvier 2016.http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_2010340/fr/prise-en-charge-medicamenteuse-de-la-douleur-chez-l-enfant-alternatives-a-la-codeine.

3. Venekamp RP, Damoiseaux RA, Schilder AG. Acute otitis media in children. BMJ Clin Evid 2014;16;2014.

4. Bertin L, Pons G, d’Athis P et al. Randomized, double-blind, multicenter, controlled trial of ibuprofen versus acetaminophen (paracetamol) and placebo for treatment of symptoms of tonsillitis and pharyngitis in children. J Pediatr 1991;119:811-4.

5. Graham NM, Burrrell CJ, Douglas RM, Debelle P, Davies L. Adverse effects of aspirin, acetaminophen, and ibuprofen on immune function, viral shedding and clinical status in rhinovirus-infected volunteers J Infect Dis 1990;162:1277-82.

6. Kanabar D. A practical approach to the treatment of low-risk childhood fever. Drugs R D 2014;14:45-55.

Liens d'interêts

S. Pondaven Letourmy déclare avoir été membre du board Pfizer entre 2015 et 2016.

auteur
Dr Soizick PONDAVEN LETOURMY
Dr Soizick PONDAVEN LETOURMY

Médecin
ORL et chirurgie cervico-faciale
Hôpital Clocheville, CHU, Tours
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
ORL,
Pédiatrie
Mots-clés