Actualité sciences

Actualités sciences

Mis en ligne le 29/05/2018

Auteurs : Coordonné par E. Bacon

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La morale a-t-elle un corrélat neurobiologique ?

Oxford et Londres (Grande-Bretagne), New Haven (États-Unis)

En dépit de la grande diversité des valeurs morales des individus, il existe néanmoins chez l'humain un jugement partagé par beaucoup, notamment celui qui interdit de nuire à autrui dans l'intention d'en tirer un gain personnel. Une étude récente publiée dans Nature Neuro­science nous aide à comprendre comment cette moralité de base fonctionne dans le cerveau. Toute décision nécessite une évaluation, afin de différencier les divers choix dont nous disposons. Les auteurs ont identifié un processus neuronal qui reflète la situation dans laquelle s'exprime une diminution du désir de nuire ou de maltraiter les autres, lorsque ce comportement nous fournit une forme de gain. L'étude qu'ils sont élaborée incluait 56 personnes. Les participants pouvaient recevoir une certaine somme d'argent s'ils administraient des chocs électriques modérément douloureux, mais tolérables. Ils devaient soit administrer les chocs électriques à eux-mêmes, soit à une personne inconnue. Les chercheurs ont scanné les cerveaux des participants lorsqu'ils accomplis­saient cette tâche, au cours de laquelle ils ont dû nuire à eux-mêmes ou à autrui en échange d'une récompense financière. Ce procédé a permis aux chercheurs d'établir une relation entre le comportement moral et les représentations cérébrales du profit et de la douleur. Les résultats montrent que, pour la plupart des participants, lorsqu'ils choisissaient de “choquer” une autre personne pour de l'argent, l'activité neuronale de la zone cérébrale qui encode le profit (la zone striatale dorsale) présentait une activation plus faible que lorsqu'ils gagnaient de l'argent pour se “choquer” eux-mêmes (figure 1). Les auteurs en concluent que les sujets de l'expérience dévalorisent les profits acquis lorsqu'ils sont nocifs pour autrui ou immoraux. Ils ont aussi observé que l'activité du cortex préfrontal latéral était corrélée de façon négative avec les récompenses immorales. Le cortex préfrontal latéral encodait négativement la valeur du profit acquis à nuire à autrui, mais pas celle du profit gagné à se nuire à soi-même. L'intensité de cet encodage prédisait les différences individuelles des comportements moraux. Le cortex préfrontal latéral encoderait donc l'immoralité subjective du comportement. Ces processus cérébraux d'évaluation morale étaient présents, alors même que les participants savaient que leurs actions seraient anonymes, ce qui signifie peut-être que nous comprenons intuitivement que, dans des conditions sociales dans lesquelles nous nuisons aux autres, nous nous nuisons à nous-mêmes dans ce contexte coopératif.

Contraceptifs hormonaux et risque de suicide

Copenhague (Danemark)

La contraception hormonale est utilisée actuellement par plus de 100 millions de femmes dans le monde. Elle est employée pour éviter des grossesses non désirées, alléger les douleurs menstruelles, traiter le syndrome prémenstruel ainsi que l'acné. L'utilisation d'une contraception hormonale a parfois été associée à un risque dépressif accru ainsi qu'à des troubles de l'humeur. Elle augmenterait également le risque de suicide, allant jusqu'à le tripler dans certains cas. C'est en tout cas ce que révèle une étude danoise basée sur l'analyse des données d'une cohorte de plus de 500 000 femmes vivant au Danemark. La population de cette cohorte était composée de femmes ne présentant pas de diagnostic psychiatrique et qui n'avaient pas consommé d'antidépresseur et de contraception hormonale avant l'âge de 15 ans. Elles étaient dans leur 15e année au moment de l'inclusion dans la cohorte, qui s'est étendue sur 8 ans, de 1996 à 2013. Les registres nationaux danois fournissent des informations individuelles régulièrement mises à jour concernant l'utilisation de la contraception hormonale, les tentatives de suicide, les suicides et les variables confondantes potentielles. Les risques pour la tentative de suicide et le suicide lui-même ont été comparés à ceux de jeunes filles n'ayant jamais utilisé la contraception hormonale. Ces femmes (âge moyen de 21 ans) ont ainsi été suivies pendant un peu plus de 8 ans. Dans cette population, 6 999 tentatives de suicide et 71 suicides ont été identifiés. Le risque des jeunes femmes prenant une contraception hormonale était clairement plus élevé par rapport à celui des jeunes femmes n'ayant jamais utilisé de contraception. Le patch hormonal s'est révélé être la méthode de contrôle des naissances liée à la plus forte augmentation des tentatives de suicide ou de suicides. Suivaient ensuite les dispositifs intra-utérins, l'anneau vaginal, puis la pilule contraceptive. L'adolescence était la période la plus risquée, et l'association entre un recours à la contraception hormonale et une première tentative de suicide était maximale après 2 mois d'utilisation. Les auteurs ont évoqué la possibilité que l'initiation d'une relation sexuelle pour les jeunes femmes pourrait être considérée comme un facteur susceptible de conduire au suicide. Toutefois, ils ont finalement conclu que l'activité sexuelle ne semble pas être un facteur important pour la relation entre l'utilisation de la contraception hormonale et la tentative de suicide ou le suicide. Ils font cependant remarquer que la contraception hormonale est susceptible d'accroître l'influence de tout facteur supplémentaire qui pourrait causer des troubles de l'humeur (par exemple, un diagnostic psychiatrique ou l'utilisation d'antidépresseurs au cours du suivi). Ils considèrent que, compte tenu de la gravité du risque encouru, les professionnels de santé et les femmes qui s'apprêtent à mettre en place une contraception hormonale devraient être informés de ce sujet.

Diminutions de volumes cérébraux et dysfonctionnements de l'hippocampe lors du syndrome de stress post-traumatique : résultats récents

Plusieurs universités et hôpitaux d'Australie, des États-Unis et des Pays-Bas

Le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) se développe chez environ 6 à 8 % de la population générale après une exposition à un événement traumatique. Il est plus fréquent chez les femmes (8-10 %, contre 4-5 % chez les hommes), et dans les populations particulièrement exposées (son taux est de 19 % chez les militaires ayant survécu à des combats). Avec la montée du terrorisme international et des conflits armés, l'impact sur la santé publique du SSPT justifie clairement que l'on s'intéresse aux marqueurs neuronaux et biologiques de cette pathologie, et aux possibles dysfonctionnements cérébraux qui l'accompagnent. Un des principaux objectifs des recherches menées sur la neurobiologie du SSPT a été d'identifier les changements structurels et fonctionnels du cerveau qui lui sont associés. À ce jour, la littérature décrit des réductions globales de matière grise principalement dans les zones limbiques et frontales. Les résultats de plusieurs études sur le sujet viennent de paraître simultanément dans de grands journaux internationaux. Ainsi dans Psychiatry Research (2017), le docteur O'Doherty et ses collègues australiens ont publié les résultats d'une étude d'imagerie ayant porté sur 75 patient (25 patients souffrant de SSPT, 25 sujets sains et 25 patients ayant été exposés à un traumatisme mais sans diagnostic de SSPT) [1]. Les auteurs n'ont guère observé de différence entre les sujets sains et ceux ayant vécu un traumatisme sans avoir développé de SSPT. Cependant, les patients souffrant de SSPT présentaient par rapport aux 2 autres groupes une diminution globale des volumes de matière grise cérébrale, particulièrement marquée dans les structures préfrontales, le précuneus et les structures limbiques. Par ailleurs, une publication qui vient d'être acceptée par Biological Psychiatry et signée par 53 coauteurs d'origines diverses présente les résultats des études cliniques et de neuro-imagerie de 794 patients souffrant de SSPT qui ont été comparés à ceux de patients exposés à des traumatismes n'ayant pas entraîné ce syndrome (2). Les patients étaient issus de 16 cohortes, ce qui représente la plus grande étude en neuro-­imagerie de ce syndrome réalisée à ce jour. La méta-analyse de tous les échantillons a montré une réduction significative de la taille de l'hip­pocampe ainsi que de l'amygdale chez les patients souffrant de SSPT par rapport aux autres patients traumatisés. Enfin, dans Biological Psychiatry également (3), Van Rooij et ses collaborateurs (certains auteurs étant communs aux 2 publications) se sont intéressés aux mécanismes neurobiologiques susceptibles de prédire la survenue d'un SSPT chez des sujets ayant subi récemment un traumatisme (figure 2). Pour ce faire, ils ont recruté des patients dans les services d'urgence au cours des 24 heures suivant l'exposition au traumatisme. Les symptômes du SSPT ont été évalués dans le service d'urgence, puis 1, 3 et 6 mois après le tramatisme. Ils ont réalisé des mesures cognitives, cliniques et également des investigations en imagerie cérébrale. Ils ont ainsi pu constater qu'une activité hippocampique réduite constituait un prédicteur significatif de la survenue d'un SSPT à 3 et 6 mois. Des phénomènes douloureux ressentis au moment de l'admission dans le service d'urgence prédisaient la survenue d'un SSPT à 3 mois, cependant que la présence de symptômes de dépression laissait prévoir un SSPT à 6 mois. Une diminution de l'activation de l'hippocampe peu après le traumatisme permettrait donc de prédire la survenue future d'un SSPT et la sévérité des symptômes. Cette constatation pourrait permettre d'identifier de manière précoce les individus à risque, et de fournir des cibles potentielles d'intervention ou de prévention des symptômes du stress post-traumatique.

Addiction à Facebook, narcisisme et satisfaction de la vie

Lublin (Pologne)

Les réseaux sociaux sont subrepticement devenus une composante importante de notre vie sociale. Facebook est l'un des plus populaires. Les individus “connectés” veulent que leurs “amis” soient informés des événements de leur vie et, en même temps, veulent savoir en permanence ce que leurs “amis” sont en train de faire. Ironiquement, cette hyperconnectivité a augmenté notre insularité, qui fait que nous vivons de plus en plus à travers nos appareils électroniques. Le syndrome de la peur de rater quelque chose (the fear of missing out) reflète les inquiétudes d'une jeune génération qui se sent obligée de capturer instantanément tout ce qu'elle fait et tout ce à quoi elle assiste. On peut considérer comme une addiction à Facebook l'implication excessive dans ce réseau lorsqu'elle perturbe les activités quotidiennes et les relations interpersonnelles. Il serait donc important de comprendre pourquoi les gens deviennent dépendants et quels sont les types de personnes les plus susceptibles de tomber dans cette dépendance. Deux chercheuses polonaises se sont intéressées à cette question et ont soumis à 360 utilisateurs de Facebook, âgés de 16 à 53 ans, un certain nombre de question­naires destinés à évaluer leur utilisation du réseau social, leur narcissisme et leur qualité de vie. Les résultats montrent que, contrairement à ce qu'on pouvait supposer, l'âge n'a pas d'effet spécifique sur l'addiction à Facebook. Ce sont la peur de manquer quelque chose et un niveau élevé de narcissisme qui sont prédicteurs de l'addiction à Facebook. En même temps, la peur de manquer quelque chose est associée à une estimation de qualité de vie médiocre. En d'autres termes, les gens qui cherchent à savoir ce que font les autres ressentiraient peu de satisfaction dans leur vie. Il y a plusieurs explications possibles à cette corrélation. Par exemple, lorsque la personne n'est pas connectée, elle ne peut pas se tenir au courant de ce qui se passe, ce qui est susceptible de causer un certain stress. Par ailleurs, la peur de manquer quelque chose pourrait aussi bien entraîner la sensation d'une diminution du self-control et, par conséquent, de la qualité de vie. Ces résultats permettent de mieux comprendre le profil des sujets addicts à Facebook, mais demanderaient à être complétés.


FIGURES

Références

– La morale a-t-elle un corrélat neurobiologique ? :

Crockett MJ, Siegel JZ, Kurth-Nelson Z, Dayan P, Dolan RJ. Moral transgressions corrupt neural representations of value. Nature Neuroscience 2017;20:879-85.


– Contraceptifs hormonaux et risque de suicide :
Wessel Skovlund C, Steinrud Mørch L, Vedel Kessing L, Theis Lange T, Lidegaard Ø. Association of hormonal contraception with suicide attempts and suicides. Am J Psychiatry 2017, sous presse, ajp.psychiatryonline.org. doi: 10.1176/appi. ajp.2017.17060616.

– Diminutions de volumes cérébraux et dysfonctionnements de l’hippocampe lors du syndrome de stress posttraumatique : résultats récents :

1. O’Doherty DCM, Tickell A, Ryder W, Chan C et al. Frontal and subcortical grey matter reductions in PTSD. Psychiatry Res 2017;266:1-9.
2. Logue MW, Van Rooij SJH, Dennis EL et al. Smaller hippocampal volume in posttraumatic stress disorder: a multi site ENIGMA-PGC study: subcortical volumetry results from posttraumatic stress disorder consortia. Biol Psychiatry 2018;83:244-53.
3. Van Rooij SJH, Stevens JS, Ely TD et al. The role of the hippocampus in predicting future posttraumatic stress disorder symptoms in recently traumatized civilians. Biol Psychiatry 2017:pii:S0006-3223(17)31989-3.

– Addiction à Facebook, narcisisme et satisfaction de la vie :
Błachnio A, Przepiórka A. Facebook intrusion, fear of missing out, narcissism,and life satisfaction : a cross-sectional study. Psychiatry Res 2018;259:514-9.

Liens d'interêts

E. Bacon déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteur
Dr Élisabeth BACON
Dr Élisabeth BACON

Chercheur
Clinique psychiatrique, Strasbourg
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Psychiatrie
Mots-clés