Dossier

L'argent, trésor ou poison pour nos patients ?

Mis en ligne le 30/11/2017

Mis à jour le 19/12/2017

Auteurs : N. Prieur, B. Prieur

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L'argent est un objet paradoxal dont on parle peu et qui, pourtant, est constitutif des liens familiaux et de couple. Il ordonne des places, des fonctions et peut engendrer des souffrances identitaires et existentielles importantes. Oser parler d'argent permet d'expliciter la dimension extra-économique et symbolique des billets qui circulent dans les couples, les fratries, les familles, et peut instituer un usage éthique de cet objet complexe.

Liens d'argent, liens de cœur, liens de sang : nouvelles complexités au XXIe siècle

En consultation, les patients peuvent nous donner beaucoup de détails sur leur sexualité, mais résistent quant à évoquer la place de l'argent dans leur vie. Et pourtant, c'est une des premières causes de conflits dans les couples et les familles.

Être plutôt fourmi ou cigale, dépensier ou économe, carrément prodigue ou radin, pour ne pas dire pingre, peut compliquer certaines relations, empoisonner le quotidien d'un couple, brouiller des fratries, rendre malheureux des enfants qui ne se sentent pas suffisamment soutenus par leurs parents.

Et si nous voulons accompagner efficacement les patients, les familles, les couples que nous suivons, il est urgent et indispensable de nous pencher sur les transformations de la société, l'évolution des structures familiales, la révolution anthropologique à l'œuvre au XXIe siècle qui complexifient forcément l'équilibre entre les liens de sang, les liens de cœur et d'argent. À l'intérieur des familles, les solidarités intergénérationnelles connaissent un développement intense, d'autant plus qu'elles sont fortement encouragées par les pouvoirs publics, tant les dons venant des générations âgées vers les plus jeunes qu'inversement. L'entrée plus tardive des jeunes adultes sur le marché du travail, les retours chez les parents en cas de chômage ou de séparation, les transmissions de biens (plusieurs milliards d'euros sont transférés chaque année) des parents à leurs enfants, l'allongement de la vie et le risque de dépendance des parents vieillissants, tout cela questionne les liens de filiation, l'appartenance, les sentiments de dette réciproque et interroge chacun dans sa responsabilité et ses devoirs vis-à-vis des autres membres de la famille. Les générations “médianes” se voient dans l'obligation de soutenir et les parents et les enfants, au moment où elles pensaient se libérer un peu de la famille.

Ces liens soudent mais créent aussi des contraintes qui vont à l'encontre des aspirations actuelles à l'auto­nomie. Nous voyons aussi se renforcer un sentiment de “droit” et “dû” qui peut amener de jeunes adultes à réclamer par voie de justice davantage d'aide financière de la part des parents.

L'argent circule sur plusieurs générations, au-delà de la mort des plus anciens, et a une incidence certaine sur l'économie pulsionnelle d'une famille, au moment des héritages. Il est chargé de symbolique, d'implicite. Ce n'est pas qu'un simple billet de banque qui transite entre 2 personnes dans la sphère du privé, ce ne sont pas seulement quelques chiffres observés sur un relevé.

Dans les familles, il est constitutif du lien, il ordonne des places, organise des relations, il peut parler d'amour comme d'emprise, de solidarité comme d'inégalité, de générosité comme de pouvoir. Les liens de cœur comme de sang n'échappent pas aux liens d'argent, loin s'en faut, et l'inconscient s'en donne à cœur joie pour les entremêler, au point quelquefois de les rendre inextricables.

Un billet de 100 euros n'aura pas la même fonction à chaque étape de la vie d'un individu, d'un couple, d'une famille, ni la même portée symbolique.

Chaque cycle de vie appelle un nouvel équilibre relationnel, et introduit une crise “normale”, plus ou moins durable, profonde, pouvant être dépassée – presque – sans douleur ou, au contraire, se transformer en impasse. À chaque étape, à chaque passage d'un cycle à un autre, l'argent aura un rôle différent, en lien avec le précédent. Saisir ces enchaînements est riche d'enseignement et permet d'éviter aux erreurs de se figer, de se répéter et de se renforcer.

Situer les relations familiales dans leur historicité est indispensable pour mieux comprendre l'articulation entre toutes ces étapes. Saisir l'objet argent et ses fonctions permettra de mieux en contrôler les effets.

L'argent, fait de langage

L'argent est un fait de langage qui véhicule des messages non exprimés en tant que tels. Il véhicule avec lui une valeur “extra-économique” en tant qu'il est objet de fascination et de puissance. C'est un “obscur objet du désir” dont on ne mesure pas toujours les conséquences qu'il peut avoir sur la qualité des relations affectives. Quand, dans une famille recomposée, les demi-frères et sœurs ne bénéficient pas de la même aide financière pour leurs études ou leur installation, qu'est-ce que cela induit ? Quand une femme de 35 ans, mère de 2 enfants, retourne vivre chez ses parents après un divorce et/ou du fait d'un chômage, cela transforme et sa place de mère auprès de ses enfants, et sa place de fille auprès de ses parents, et sa place de sœur auprès du reste de la fratrie. Quand il faut prendre en charge un parent âgé, combien de comptes non réglés viennent perturber les relations fraternelles ?

L'argent est un objet paradoxal

Il peut être un facteur de bonne entente et/ou générateur de conflits, au service de l'être et de l'avoir, de l'indépendance et de l'emprise. Il peut venir amplifier les paradoxes que chacun d'entre nous entretient dans nos relations quotidiennes.

L'argent a une double valence dans les relations affectives. La grande spécificité de l'argent qui circule dans les couples et les familles se place sous un double niveau :

  • le niveau purement économique, soit la valeur monétaire liée à l'argent qui permet d'acquérir des biens et du bien-être ;
  • le niveau extra-économique, soit toute l'épaisseur symbolique que véhicule un billet de banque entre 2 ou plusieurs personnes qui s'aiment.

Ces 2 niveaux sont particulièrement imbriqués et mêlés. Le danger est de les confondre et de croire qu'avec l'argent on prouve sa puissance, son amour, sa générosité, d'attendre de l'argent qu'il vienne répondre à nos besoins.

L'argent, un élément constitutif du lien conjugal

L'argent sera implicitement un élément fondamental de la construction du couple. Celui-ci est pris dans une réalité paradoxale : il faudrait ne pas y parler d'argent, au nom de l'amour, et à la fois, les principales causes de dispute et de séparation relèvent de la mésentente à son sujet. Cette réalité paradoxale s'enracine aussi dans l'aspect ambigu de l'argent, au service de l'avoir mais aussi de l'être, de l'indépendance mais aussi de l'emprise. L'“économie cachée” revient à croire qu'on ne tient pas compte de l'argent alors qu'en réalité la manière dont l'argent va circuler, être utilisé ou non va instituer des jeux relationnels, à l'insu des partenaires, puisqu'ils ne veulent pas en parler et que cela peut entraîner des blessures, des souffrances, et miner l'amour.

Par ailleurs, croire qu'en amour on ne compte pas, quelle dangereuse illusion ! Car dès les premiers instants d'une rencontre amoureuse, on a plutôt tendance à compter ce qui manque et ces mécomptes restent longtemps présents dans une “calculette inconsciente” à laquelle nous pouvons faire confiance : elle sort au centime près tous les gestes absents dès qu'il y a crise, divorce ou séparation.

Les conflits qui émergent au sein du couple à propos de l'achat d'un simple pull, de la moindre dépense, relèvent moins du registre économique que du registre symbolique.

L'argent qui circule est censé représenter l'amour, la valeur qu'on a pour l'autre, l'être aimé. On attend qu'il vienne attester de l'attachement, de l'importance que le couple a aux yeux de l'autre, de l'engagement réciproque. Et on se disputera sur la question du pull au lieu de chercher à savoir quelles sont les attentes profondes de chacun relevant, elles, de la dimension symbolique de l'argent.

Qu'est-ce qui peut renforcer le lien amoureux en profondeur ? À quoi l'usage de l'argent pourrait-il être soumis pour être davantage au service de l'amour ?

De la méprise à la reconnaissance mutuelle

Dans la rencontre amoureuse, on s'éprend et on se méprend en même temps. On pense aimer l'autre, mais au fond c'est quelqu'un d'autre qu'on aime à travers lui. Les méprises sont inévitables. Et le regard de l'être aimé peut nous révéler à nous-mêmes, ou au contraire nous clouer au pilori. Il peut être aussi bien éveil de la belle au bois dormant, sous la magie du baiser du prince charmant, que poison ravageur de la pomme offerte par la sorcière à Blanche-Neige. Dans leurs regards croisés, aimant et aimé s'éveillent mutuellement ou se tuent. Quand le regard de l'autre nous place là où nous ne sommes pas ou pas encore, quand il nous enferme là où nous ne voulons pas ou ne voulons plus être, quand il nous coupe de nous-mêmes en nous plaçant là où nous ne pouvons ou ne voulons nous reconnaître, alors un véritable jeu de massacre identitaire risque de s'installer. Quand le partenaire fait de l'autre le seul champ de ses projections, de ses fantasmes, de ses propres désirs, la relation devient aliénation.

Dans le couple, la frontière entre ces 2 versants est très subtile, fluctuante et on peut glisser facilement de l'un à l'autre. Jusqu'à un certain point, cela reste irréversible. Le couple, c'est à la fois ce lieu spécifique qui peut permettre à chacun de prendre le risque d'être soi-même, mais c'est aussi le lieu où le lien peut se transformer en acide susceptible de ronger la part la plus intime de soi.

La reconnaissance, un véritable parcours

On accède au versant positif quand on parvient à regarder l'autre pour ce qu'il est, et non comme celui que l'on voudrait qu'il soit. En fait, il s'agit ni plus ni moins de reconnaissance. Mais la reconnaissance ne s'institue pas d'un coup de baguette magique, elle répond à un véritable processus et exige un véritable “parcours” que P. Ricœur a décrit. D'abord, on a besoin d'“être reconnu” : on est alors dans une certaine position passive, dépendante (niveau 1 de la reconnaissance). J'ai besoin que l'autre atteste de qui je suis. Puis, il s'agit de “reconnaître l'autre”, ce qui se réalise dans un mouvement actif vers l'autre (niveau 2). Je dis à l'autre comment je le vois, ce qui permettra la reconnaissance réciproque, qui est de l'ordre de l'altérité (niveau 3). La reconnaissance mutuelle – l'un/l'autre, l'un par/pour l'autre –, ce n'est pas l'un et l'autre. La réciprocité ne va pas de soi, mais elle est féconde. Car il y a une véritable simultanéité de la reconnaissance existentielle : quand on reconnaît autrui comme existant, vivant, on se sent soi-même exister, vivre. Tous ces niveaux sont liés au fait de se reconnaître soi-même (niveau 4). En me reconnaissant comme auteur de mes paroles, acteur de mes actes, quand je suis comptable de mes gestes, j'honore ma responsabilité et j'accède à la reconnaissance de ce que je suis. Chose extraordinaire, alors : plus on se sent reconnu, plus on éprouve de la reconnaissance et plus on est apte à reconnaître ce que l'on reçoit plutôt que de rester le regard fixé sur les manques. On accède ainsi à une posture de gratitude. Mais il existe un véritable jeu de cache-cache, prélude à l'amour, dans une étonnante articulation du visible et de l'invisible. Tout se passe comme si une certaine forme de regard était une entrave à la relation amoureuse. Il y a toujours à défaire l'image qui s'impose. Reconnaître, ce n'est pas enfermer l'autre dans une connaissance, c'est re-connaître sans cesse autrement. Le respect, c'est ne jamais croire que l'on connaît l'autre, ne pas l'enfermer dans l'image que l'on a construite.

Parler d'argent pour mieux parler d'amour

Contrairement à la doxa, plus on parlera d'argent en couple, mieux on parlera d'amour. Et le couple arrivera à construire son rapport spécifique à l'argent. À travers les questions matérielles, les partenaires pourront mettre en place des relations susceptibles de renforcer les assises de leur entente. Ce rapport à l'argent que les hommes et les femmes ont est directement hérité de leur famille d'origine, ce qui s'énonce souvent dans le quotidien à travers des expressions telles que “chez nous, on ne jette pas les restes” ou “on ne dépense pas l'argent n'importe comment”, “on est plutôt fourmis, ou cigales”. Cette part d'héritage symbolique est peu analysée par rapport à d'autres éléments de l'histoire familiale, comme les comportements parentaux que cela ne nous gêne pas de remettre en cause. Par contre, critiquer sa famille d'origine sur le plan de l'argent constituerait une attaque virulente, proche d'une trahison que l'on ne se sent pas toujours en droit de faire. Il y a comme un respect qui s'impose : “Mes parents ont fait ce qu'ils ont pu pour que nous ne manquions de rien”. Apparaît une reconnaissance, voire une gratitude que l'on n'observe pas sur les autres plans de la relation parents/enfants. Comme si les dons des parents étaient plus lisibles quand ils étaient matérialisés par l'argent ; comme si, pour un enfant, ils étaient plus facilement perceptibles, repérables que tous les autres dons impalpables.

L'argent dans la relation parents-enfants

Autant il est tabou dans le couple, autant il devient un sujet “ouvert” quand il s'agit d'envisager la naissance d'un enfant. L'argent est un élément explicite du lien parental au moment de la naissance du premier enfant. On ne veut pas devenir parent sans donner le meilleur possible à son enfant, le confort et l'aisance nécessaires à son bon développement. C'est un moment favorable pour que le couple co-construise son rapport à l'argent, ce qui aura des conséquences majeures sur son développement car pour le couple, l'argent sera tout sauf tabou.

Chez les jeunes enfants, une conscience précoce et réaliste

Dès qu'ils commencent à savoir évaluer les ordres de grandeur, à compter, les enfants constituent les premières bases de leur rapport à l'argent. Il est frappant et nouveau de constater la conscience précoce que les enfants de la génération actuelle, en âge de fréquenter l'école primaire, nés avec le XXIe siècle, ont de l'argent et la familiarité qu'ils entretiennent très vite avec lui, sans scrupule ni réserve. Dès 3 ou 4 ans, ils perçoivent l'importance de l'argent dans la société, le pouvoir qu'il peut offrir. Ils voient que, pour obtenir tel ou tel bonbon ou jouet attirant, les parents doivent sortir des billets ou une petite carte. Dès leurs 7 ou 8 ans, les enfants sont capables de mettre en place de véritables stratégies pour obtenir ce qu'ils convoitent. Ils connaissent assez tôt, plus ou moins approximativement, le prix des objets, savent combien coûtent jeux et vêtements. Ils calculent avec pertinence le nombre de semaines durant lesquelles il leur faudra économiser leur argent de poche pour faire tel ou tel achat, ils font des prévisions, voire des statistiques, sur ce qu'ils recevront à leur anniversaire, à Noël, de la part des parents, des grands-parents, des marraines et parrains, etc. Bref, certains établissent un véritable budget prévisionnel dès l'âge du primaire ! Du fait du fonctionnement plus démocratique au sein des familles, les petites filles et petits garçons du XXIe siècle sont aussi directement impliqués dans des décisions liées aux grosses dépenses : ils y participent activement. Ils donnent leur avis sur les vacances, sur l'achat de la voiture, ils orientent des choix. Ils entendent parler factures, frais et pensions à la maison.

L'argent, ce n'est plus une affaire exclusivement d'adultes.

Mais une conscience anxieuse

Sans aucun doute, ce sont des enfants de la crise ! Nés et élevés dans cette réalité, ils ne sont pas épargnés par l'anxiété générale. Cette conscience anxieuse est assez frappante au cours des consultations d'enfants, car elle apparaît depuis peu, depuis environ 8-10 ans. Les enfants ont, en effet, une sensibilité très forte à la précarité, même ceux issus de milieux considérés comme favorisés. La représentation que les enfants ont de l'argent renforce le vécu menaçant du monde qui les entoure, et l'idée que la famille ne les met pas à l'abri des diverses catastrophes. Ils ne perçoivent pas celle-ci comme un cocon séparé du monde, comme on aimerait quelquefois nous le faire croire. Cela a un certain nombre de conséquences psychiques sur leur développement. Les parents tombent ainsi assez vite de leur piédestal : ce sont des personnes fragiles, pouvant être mises en difficulté sur bien des plans. Ce n'est pas facile de les considérer longtemps comme des figures d'identification et d'autorité. Pendant l'enfance, la construction du sentiment du continuum d'existence est nécessaire pour forger un peu de sécurité intérieure. Or l'argent n'a plus, aux yeux des enfants, cette fonction. Jusqu'à récemment, il était considéré comme ce qu'on devait amasser, épargner pour préparer l'avenir. Le présent devait assurer le futur. Aujourd'hui, le présent doit d'abord s'assurer lui-même, l'avenir est pour le moins incertain.

L'argent de poche, un outil pédagogique précieux

En fait, il y a comme une dysharmonie dans le rapport des enfants à l'argent : d'un côté, une perception précoce ; de l'autre, un manque de maturité inévitable compte tenu de leur âge. S'ils sont très tôt informés, ils n'ont pas les outils adéquats pour comprendre les rouages subtils de la finance, ils sont submergés par des informations qu'ils n'ont ni le temps ni les moyens d'ordonner ou de rassembler. Ils perçoivent des incohérences qui constituent autant de zones d'ombre et de flou : “Ma mère, je ne la vois pas travailler mais elle dépense, je crois qu'elle est en congé maladie... C'est bizarre”, ou encore : “Mes grands-parents, ils ont une grande maison avec piscine, et ils ont un appartement à Paris, mais ils disent que depuis qu'ils sont à la retraite ils n'ont pas beaucoup de sous”. On peut donc avoir “des sous” sans travailler, et avoir des maisons sans avoir de “sous”… Les concepts de trésorerie, de revenu, de patrimoine, de salaire, d'indemnité ne peuvent être accessibles à l'âge du primaire. Cette confusion vient aussi du fait que, sollicités comme prescripteurs d'achats, les enfants ne sont pas encore de véritables acteurs économiques. Ils le deviendront, de plus en plus tard, et resteront dépendants financièrement de plus en plus longtemps. D'un côté, on leur fait croire à un pouvoir d'influence, et d'un autre, ils resteront exclus du monde du travail jusqu'à un âge avancé. C'est dans ce cadre que l'argent de poche peut se révéler un très utile outil pédagogique.

Pour l'enfant, recevoir de l'argent de poche représente indéniablement un passage de la petite enfance à l'enfance. Il est responsabilisé, doit apprendre à gérer des choix, des renoncements, des frustrations, la temporalité du désir qui ne peut être satisfait immédiatement, à résister à la pression et aux tentations de la publicité. La gestion de l'argent participe véritablement à son apprentissage de l'autonomie et de la liberté. C'est aussi une occasion de transmettre aux enfants un certain nombre de valeurs morales. L'argent véhicule des valeurs inhérentes à une famille, chaque billet porte l'empreinte d'un vécu familial, son usage est lié à une histoire, la représentation qu'en a l'enfant l'inscrit dans une appartenance et une filiation.

L'apprentissage de l'usage éthique de l'argent

Gérer son argent de poche est aussi un moyen d'être sensibilisé aux injustices et inégalités sociales. Détenteur de ce petit pécule, l'enfant sent bien qu'il est “nanti” par rapport à d'autres. Les enfants sont très touchés, perturbés même, par la grande pauvreté, la misère auxquelles ils sont de plus en plus confrontés. Spontanément, ils ont envie d'instituer plus de justice. Mais ils n'ont pas l'impression de pouvoir partager librement ces questions de justice sociale avec leurs parents, ni à l'école : ils n'ont pas vraiment de lieu pour échanger autour de ces réflexions quasiment philosophiques. Alors que, spontanément, ils pourraient être pris de mouvements généreux : donner quelques jouets, apporter des friandises, des vêtements, ils n'osent pas toujours, ne se sentent pas encouragés à le faire ni accompagnés. Cette confrontation dérangeante pourrait être, déjà dans la famille, l'occasion d'échanges plus fournis, l'occasion d'évoquer comment cette pauvreté se met en place, comment les richesses sont inégalement réparties dans le monde, dans les sociétés, comment cette misère existe aussi ailleurs, sur d'autres continents, ouvrir les enfants aux disparités.

Il est important d'échanger avec eux aussi sur la manière dont on peut être soi-même, en tant qu'adulte, touché, même si nos actions et gestes restent très limités, combien on peut être révolté par cette détresse à une époque qui produit par ailleurs tant de richesses et de profits si mal répartis. C'est évidemment le moment d'aborder le risque de la démesure que peut comporter l'argent, de dire et redire l'importance d'en faire un moyen et pas un but en soi. Les échanges pourront mettre en évidence les nuances qu'il est bon d'apporter à propos de l'argent : il est légitime de vouloir en gagner mais pas de n'importe quelle manière, et il importe de ne pas en faire un instrument de pouvoir ou d'emprise.

En philosophie, l'argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître

Il convient d'introduire auprès des enfants, dès leur plus jeune âge, la dimension éthique de l'argent. Sa valeur noble doit s'apprendre. Spontanément il y a la tentation du “toujours plus”. Un usage éthique de l'argent met le sujet en tension entre son désir insatiable et le respect de l'autre. L'argent peut sauver des vies et en détruire, tout dépend de ce que l'on veut instituer comme relation, comme rapport aux autres, comme rapport au monde. Permettre aux enfants de percevoir le danger que représente la volonté de pouvoir sur les autres par ce biais, les aider à admettre que la véritable force, puissance, c'est celle que l'on exerce sur soi et sur ses tendances égocentrées, non seulement cela structure leur conscience morale, mais aussi cela renforce les parents dans leur fonction. En abordant la dimension philosophique de l'argent avec les enfants, on les aide à se construire comme citoyens, impliqués et concernés par autrui. Il n'y a rien de pire que l'indifférence. Cela permet en même temps d'ouvrir l'espoir et de les engager dans le sens de la responsabilité, en leur signifiant que les adultes espèrent que leur génération saura mieux faire qu'eux sur ce plan. Ils seront les acteurs de demain. Eux qui, à cet âge, rêvent de sauver la planète entière auront peut-être quelques idées géniales pour y parvenir !

Laissons à la philosophie le mot de la fin. Tous les philosophes sont d'accord, faire de l'argent un but en soi rend malheureux. Cela enferme dans une spirale négative qui nourrit l'insatisfaction et le manque. Que l'argent devienne une fin en soi ne peut qu'annihiler des valeurs humaines. Tout est une question de mesure, explique Aristote, qui invite à ne pas se laisser déborder par la démesure possible avec l'argent, par le risque d'une avidité sans fin qui néglige le respect.

L'argent peut être au service d'une éthique relationnelle à partir du moment où on veille à se vouloir mutuellement du bien.■

Liens d'interêts

N. et B. Prieur déclarent ne pas avoir de liens d‘intérêts.

auteurs
Mme Nicole PRIEUR

Philosophe, hypnothérapeute ; www.parolesdepsy.com, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
M Bernard PRIEUR

Psychanalyste, directeur fondateur du Centre d’études cliniques des communications familiales (CECCOF) ; www.ceccof.com, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Psychiatrie
Mots-clés