Au coin du Web

Troubles du spectre autistique : des perturbateurs endocriniens à l'évolution nosographique

Mis en ligne le 30/04/2022

Auteurs : Compte rendu des échanges du forum de discussion. Rédaction : M. Joras

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Une étude signalée par Michel Boublil confirme le rôle des perturbateurs endocriniens (PE) dans le développement cérébral [1]. Publiée dans la revue Science, elle comporte une enquête épidémiologique et un travail expérimental sur des modèles cellulaires et in vivo.

L'étude épidémiologique a été menée en Suède auprès d'une cohorte de 1 800 femmes enceintes, dont on a mesuré dans le sang et les urines la présence de différents produits chimiques (phtalates, bis­phénol A, composés perfluorés).

L'exposition in utero à ce mélange de PE, courants dans notre environnement, a été corrélée au développement du langage des enfants à l'âge de 30 mois, évalué selon le nombre de mots acquis à cet âge.

Les perturbations hormonales, thyroïdiennes, estrogéniques et corticostéroïdes générées par ces produits ont été démontrées à partir d'un travail mené sur des cellules souches neurales humaines et sur des modèles aquatiques.

Pour les auteurs de la vingtaine de laboratoires européens et américains ayant participé à cette étude – dont une équipe de recherche du laboratoire Physiologie moléculaire et adaptation (PhyMA ; unité mixte de recherche du Centre national de la recherche scientifique et du Muséum national d'Histoire naturelle) –, ces résultats montrent qu'un mélange d'une quinzaine de PE courants perturbe la construction du cerveau de l'enfant à naître et peut retarder l'acquisition du langage, ce qu'ils considèrent comme un marqueur précoce de déficience intellectuelle ou de troubles du spectre autistique (TSA).

« Est-ce une explication à l'explosion des cas d'autisme et de retards que l'on constate en consultation ? », interroge M. Boublil.

L'implication des polluants environnementaux dans le développement cérébral est mise en cause depuis de nombreuses années, répond Jean-Pierre Bachy, qui renvoie à une étude de 2005 dans laquelle les auteurs expliquaient que « l'exposition chronique à long terme à de faibles concentrations des contaminants peut avoir pour résultat un ensemble de réponses biologiques négatives : production de radicaux libres et stress oxydant induit, provoquant des modifications ou une dégradation de biomolécules importantes telles que les chromosomes ; effets sur le système immunitaire, modifiant la susceptibilité aux maladies infectieuses ; effets sur le système neurologique, affectant les processus de développement et de différen­ciation » [2].

Comme le rappelle ­François-Marie Caron, le rôle de l'environnement avant, pendant et après la grossesse renvoie à la notion d'épigénétique, dont les implications ont été largement décrites au cours des dernières années et qui est à la base du concept des « 1 000 premiers jours » [3]. Cette notion d'épigénétique est associée à la description des origines développementales de la santé (ou Developmental origins of health and disease, DOHaD), qui prend en compte l'existence d'un héritage épigénétique de traits phénotypiques au travers des lignées germinales tant paternelles que maternelles, détaillées dans un article de la Revue médicale suisse [4], que signale J.P. Bachy.

Pour faire suite aux résultats publiés dans Science quant au rôle possible des PE sur le développement cérébral, Pierre Popowski nous informe qu'une importante étude française devrait apporter de nouveaux éléments sur l'implication des facteurs environnementaux dans l'augmentation des TSA [5]. Il s'agit du projet de cohorte Marianne, qui regroupera 1 200 femmes enceintes présentant le risque d'avoir un enfant avec un trouble du spectre de l'autisme et du neuro­développement (TSA‑TND), les pères et futurs enfants à naître, ainsi que 500 femmes enceintes issues de la population générale. Les participants seront suivis pendant 10 ans, au cours desquels, outre le suivi clinique et neuro­psychologique, seront analysés des échantillons biologiques et des données sociales et environnementales, de la grossesse à l'enfance.

L'augmentation importante des TSA observée depuis une vingtaine d'années dans les pays développés pourrait ainsi avoir un lien avec certains produits de notre environnement, plus particulièrement les PE ; il est néanmoins possible que cette hausse soit plus spécifiquement liée à la modification des critères diagnostiques et à un meilleur repérage de ces troubles. Le débat reste ouvert, comme en témoignent les échanges sur le forum de Médecine & enfance. Ainsi, Christophe Philippe note que l'on ne peut pas expliquer l'augmentation de la prévalence des TSA par les simples PE, même si leur impact sur la santé, en particulier durant cette période sensible des 3 premières années de vie, ne doit évidemment pas être négligé. Notre confrère évoque, pour étayer les dérives de l'affirmation d'un lien de cause à effet, un article du New York Times qui attribuait la délinquance dans le Bronx à la prévalence du saturnisme chez l'enfant…

Pour C. Philippe, l'augmentation de la prévalence des TSA (et non de l'autisme) est bien en lien avec l'évolution de la nosographie des troubles développementaux de l'enfant. Il renvoie à un article du psychiatre et psychanalyste Jacques Hochmann paru en 2017 dans la revue Perspectives Psy sous le titre « De l'autisme de Kanner au spectre autistique » [6], qui fait état de l'évolution du diagnostic d'autisme. L'auteur souligne ainsi que « la teinture autistique s'est répandue sur l'ensemble du développement pathologique et la prévalence du TSA s'élève maintenant à 1 % de la population, 20 fois celle de l'autisme ».

Philippe Pascal constate lui aussi, après près de 40 ans de pratique en service de protection maternelle infantile (PMI), une augmentation du nombre de TSA dépistés. Il observe que la pathologie est mieux connue et le diagnostic, plus rigoureux, mais se dit interpellé par les TSA diagnostiqués dans le cadre de graves dysfonctionnements familiaux (parents présentant une pathologie psychiatrique, violences conjugales, maltraitance, enfants livrés à eux-mêmes dans le cadre de grosses carences éducatives, etc.). « Comme si ces enfants très insécurisés rentraient dans leur bulle de protection », observe-t-il, en soulignant que ces troubles régressent plus ou moins quand ces enfants sont placés et pris en charge.

M. Boublil partage ce constat, rappelant qu'Antoine Guedeney a décrit des tableaux de TSA liés à des problèmes graves d'attachement. Ces enfants présentent, à leur arrivée en famille d'accueil après un séjour prolongé en pouponnière, des tableaux évocateurs mêlant carences et dépression, mais qui n'évoluent pas en TSA.

Comme le note C. Philippe, le meilleur repérage semble également contribuer à l'augmentation de la prévalence des TSA observée depuis une vingtaine d'années.

La question du dépistage précoce reste cependant un défi. P. Pascal se dit frappé par le nombre de TSA qu'il dépiste à l'entrée en école maternelle alors que le diagnostic aurait pu être posé plus tôt, ce qui est une perte de chance incontestable pour l'enfant. Notre confrère a pourtant la chance de travailler avec un centre d'action médicosociale précoce (CAMSP) performant et réactif, mais il s'inquiète de l'évolution du dépistage quand il n'y aura plus de médecins de PMI, ni de médecins scolaires ou de pédiatres, ce qui ne saurait tarder…

F.M. Caron modère cette inquiétude, en nous invitant à être optimistes sur la précocité du diagnostic, notamment grâce à la mise en place des plateformes de coordination et d'orientation (PCO) [7]. Ces structures, accessibles aux médecins généralistes, leur fournissent des outils de dépistage, dont un livret détaillant les signes d'alerte. Surtout, les PCO assurent une prise en charge paramédicale dans l'attente du diagnostic (le dépistage étant inutile si on ne propose rien derrière…), ­permettant une intervention plus précoce.

La mise en place de ces plateformes suscite néanmoins des questions chez nos confrères. Une discussion amorcée sur le forum sera détaillée dans notre prochain « Coin du Web »… ■

Références

1. Caporale N et al. From cohorts to molecules: adverse impacts of endocrine disrupting mixtures. Science 2022;375(6582):eabe8244.

2. Salbu B et al. Facteurs de stress multiples : un défi pour le futur. http://radionucleide.free.fr/

3. Santé publique France. Les 1 000 premiers jours. https://www.santepubliquefrance.fr/la-sante-a-tout-age/la-sante-a-tout-age/les-1000-premiers-jours

4. Chiapperino L et al. L’épigénétique et le concept DOHaD. Vers de nouvelles tempo­ralités de la médecine « personnalisée » ? Rev Med Suisse 2017;13(548):334-6.

5. Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. ­MARIANNE, une nouvelle cohorte nationale dédiée à la recherche dans le domaine de l’autisme. 16 mars 2022. https://www.enseignementsup-­recherche.gouv.fr/fr/marianne-une-nouvelle-cohorte-nationale-dediee-la-­recherche-dans-le-domaine-de-l-autisme-84173

6. Hochmann J. De l’autisme de Kanner au spectre autistique. Perspectives Psy 2017;56(1):11-8.

7. Enfant Différent. Les plateformes de coordination et d’orientation (PCO). 1er avril 2022. https://www.enfant-different.org/premiers-temps-avec-son-enfant/les-plateformes-de-coordination-et-dorientation-pco

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centre(s) d’intérêt
Pédiatrie