Dans un entretien accordé au journal Le Monde en janvier 2026, à la veille des États généraux de la bioéthique, Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), nous incitait à réfléchir à plus de sobriété et d’équité en matière de santé.
En onco-hématologie, cela “nous parle” peut-être plus encore que dans d’autres spécialités. Les innovations thérapeutiques sont nombreuses. L’arrivée des thérapies ciblées, des CAR-T cells, des anticorps bispécifiques, toujours plus efficaces et toujours mieux tolérés, fait exploser le coût de nos prises en charge. Chaque jour, en réunion de concertation pluridisciplinaire, nous nous interrogeons collectivement sur l’indication de ces thérapeutiques, interrogation légitime sur l’indication médicale, mais aussi parfois sur la pertinence de ces choix chez des sujets souvent multitraités et aux nombreuses comorbidités.
Ces progrès thérapeutiques se développent dans un monde où l’allongement de l’espérance de vie – et donc le vieillissement de la population – associé à la baisse de la natalité interrogent inévitablement sur notre système de solidarité et sa pérennité financière. Enfin, et peut-être surtout, cela survient dans une conjoncture globalisée dans laquelle on ne peut plus ignorer les interactions complexes entre cette consommation médicale de plus en plus importante et nos ressources limitées sur fond de réchauffement climatique. De plus, l’accès aux thérapies innovantes est excessivement inégalitaire. Ceci pose la question de la soutenabilité du modèle actuel en termes économiques et écologiques.
Il devient désormais urgent de s’approprier et de débattre ces interrogations encore récemment considérées comme utopistes, décalées ou alarmistes. C’est ainsi que s’est constitué, il y a quelques années, un groupe de réflexion au sein de la communauté hématologique, Hémato-Green, pour évoquer ces questions et susciter un débat. Nous ne sommes ni économistes de la santé, ni philosophes, ni éthiciens et encore moins politiciens, mais des médecins hématologues inscrits dans un monde globalisé qui nous interroge. Nous avons voulu construire ce dossier pour instaurer le débat, pour nous alerter, pour nous inciter à réfléchir, comme une première approche dans le traitement de ces sujets délicats.
Régis Aubry présente l’avis 148 du CCNE, rendu récemment, qui concerne plus particulièrement les interrogations éthiques relatives aux situations de vulnérabilité liées aux avancées médicales et aux limites du système de soins. Aude Charbonnier et Robin Noël évoquent les liens entre crise environnementale et système de santé, définissent le contexte et les interactions de la médecine (et singulièrement de l’hématologie) avec le monde qui nous entoure. Bérénice Schell, Anaïse Blouet, Alya Perthus, Côme Bommier, Olivier Decaux et Caroline Besson évoquent la place possible des hématologues face aux défis environnementaux, notamment à travers l’association Hémato-Green. Sylvain Lamure évoque l’exemple du lien entre pesticides et hémopathies avec des données scientifiques de plus en plus nombreuses et solides. Cécile Durand, Moritz Hunsmann, J. Bart et Borhane Slama précisent quelles expositions et activités professionnelles sont en lien avec les hémopathies malignes ainsi que le cadre réglementaire de la reconnaissance en maladie professionnelle (fiche technique, p. 183). Grégory Ninot nous parle des pistes possibles, parmi lesquelles se distinguent des interventions non médicamenteuses. Mais tout cela ne serait rien sans une réflexion collective et des propositions constructives nous permettant d’avancer. Isabelle Durand-Zaleski évoque les approches possibles pour prendre en compte l’impact environnemental dans l’évaluation médicoéconomique des technologies de santé. Les questions éthiques soulevées dans ce contexte sont majeures et Jean-Christophe Mino évoque les enjeux éthiques du système de santé face aux crises environnementales.
Notre boussole restera cependant toujours l’approche scientifique, la rigueur étant indispensable, ici comme ailleurs, à la diffusion de l’information. À l’heure où même dans certaines démocraties, des avancées médicales aussi majeures que les vaccinations sont remises en cause, la voie est étroite entre l’affirmation haut et fort que la science est source de progrès, et la perception que l’appropriation des innovations thérapeutiques doit se combiner à une démarche de sobriété.â–
Bonne lecture !