Les liens entre arts, littérature et médecine s’inscrivent dans une longue tradition qui a contribué à enrichir la compréhension du corps, de la maladie et de l’expérience du soin. Cet héritage a été formalisé au sein des humanités médicales, terme anglo-saxon employé à partir des années 1960 [1]. Alors que les accélérations technologiques récentes nous amènent à nous interroger sur la place de l’individu, inquiètent, parfois, tout en ouvrant des perspectives vertigineuses, la pratique et l’observation artistiques demeurent des repères invariants et salutaires à la portée de chacun. Les psychiatres et leurs patients, confrontés aux malaises de l’époque teintée d’incertitude, pourraient en être les premiers bénéficiaires. C’est ce que nous enseigne l’article du Dr H. Kerbage, qui montre que la lecture de la poésie non seulement offre un accès à la singularité de l’expérience humaine, mais aussi enrichit la palette sémantique indispensable au développement d’une pratique clinique rigoureuse. Accepter l’incertitude est en soi un défi que la poésie aide à relever à l’heure où les attentes en matière de prédiction ne cessent de croître.
L’art est à la portée de chacun. C’est ce que présupposent les stratégies de pensée visuelle conçues par la psychologue Abigail Housen et l’éducateur d’art Philip Yenawine. Ces méthodes favorisent une approche démocratique de l’observation artistique. Indépendamment de toute connaissance en art, elles invitent à porter un regard attentif sur les œuvres, à l’aide de trois questions : “Que se passe-t-il dans cette image ?”, “Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?” et “Que pouvons-nous trouver d’autre ?” Le dispositif exposé dans l’article que nous proposons avec le Pr P. Courtet incite l’observateur à répondre à ces questions
à l’aide d’éléments explicites et à suggérer une interprétation fondée sur la preuve, base du raisonnement clinique. Cet entraînement, proposé aux étudiants
en médecine et aux internes en psychiatrie, semble stimuler la réflexion collective, favoriser l’empathie, aider à la prévention de l’épuisement, et à mieux appréhender l’ambiguïté, qui peut être une source de stress dans la pratique quotidienne.
L’art peut-il faire l’objet d’une ordonnance ? En complément des traitements validés, la pratique artistique semble avoir un impact sur les dimensions en jeu dans la pathologie, dont les processus émotionnels, cognitifs et sociaux, tout en suscitant des effets sur l’immunité ou encore la plasticité synaptique. De l’expérience montpelliéraine à celle menée au CHU de Besançon, les Prs P. Courtet et E. Haffen soulignent les nombreuses perspectives ouvertes par ces interventions et l’intérêt de leur déploiement à grande échelle pour les patients. Enfin, l’association de la pratique artistique à la pair-aidance au sein d’un même espace est au cœur du projet innovant proposé par le 3 bis F situé dans l’enceinte du CH Montperrin, et présenté par M. Y. Bancelin et Mme J. Lebert : “Transformer l’expérience vécue en connaissance partageable, puis en ressources collectives.” Ces expérimentations sociales restauratives transforment le lien entre usagers et soignants et permettent in fine de repenser les cadres institutionnels du soin.
Ainsi, de la lecture à l’observation, de la pédagogie à la prescription
et à la transformation des institutions, les projets exposés dans ce numéro
de La Lettre du Psychiatre soulignent les richesses inépuisables de la pratique artistique et les ressources qu’elle offre au champ qui nous concerne tous : la santé mentale.
Bonne lecture !