En Europe, le prélèvement d’organes et de Âtissus chez les donneurs décédés constitue à la fois un acquis de nos organisations de santé et un défi renouvelé. Acquis, parce qu’il s’appuie sur une structuration médicale, éthique et organisationnelle ayant permis de sauver des milliers de vies et Âd’améliorer durablement la qualité de vie de nombreux patients, notamment grâce aux greffes d’organes et de tissus, souvent moins spectaculaires mais tout aussi essentielles. Défi, parce qu’avec les succès, les besoins Âaugmentent, les Âpratiques évoluent rapidement et les sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent se Âtransforment Âprofondément.
Ce numéro invite à dépasser la simple description des expériences nationales pour interroger notre capacité collective à faire converger nos modèles, à partager nos innovations et à affronter ensemble les défis à venir. Car si les enjeux techniques et organisationnels sont considérables, ils sont aujourd’hui dépassés par une question devenue centrale dans de nombreux pays européens : celle de la confiance.
L’Europe présente une grande diversité de pratiques en matière de prélèvement d’organes et de tissus sur Âdonneurs décédés : mort cérébrale, différentes Âcatégories de Maastricht, organisations des banques de tissus, cadres juridiques et modalités de distribution. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas l’uniformisation, mais l’interopérabilité et, surtout, le Âpartage d’expérience. Des outils, comme la plateforme FOEDUS‑EOEO Âfacilitant l’échange d’organes entre États membres, ouvrent des perspectives prometteuses, tout en révélant les limites actuelles liées à cette hétérogénéité.
Mais au-delà des organisations, une question fondaÂmentale émerge : comment rendre ces systèmes Âcompréhensibles pour les citoyens ? En effet, un système complexe est plus difficile à comprendre et donc plus fragile à soutenir.
Face à la persistance de la pénurie d’organes, l’élarÂgisÂsement du pool de donneurs reste une Âpriorité. Le Âdéveloppement du don après arrêt circulatoire, en particulier le protocole Maastricht III, en est une illustration majeure. Dans le champ des tissus, les enjeux sont différents, mais tout aussi essentiels : Âsécurisation des prélèvements, structuration des banques, antiÂcipation des besoins croissants en greffes de cornées, de peau ou de tissus musculosquelettiques. Dans tous les cas, ces évolutions s’accompagnent de questionÂnements éthiques et organisationnels importants.
Plus largement, l’optimisation du prélèvement passe par une meilleure identification des donneurs potentiels, une organisation hospitalière renforcée et une mobilisation accrue des établissements autoÂrisés. Pourtant, plus nos pratiques deviennent sophistiquées, plus elles sont difficiles à expliquer. Et cette complexité, si elle n’est pas accompagnée, peut fragiliser l’adhésion ; c’est là que se situe le défi majeur !
Dans plusieurs pays européens, les refus de prélèvement d’organes augmentent. Cela traduit des transformations profondes : fragmentation sociale, inégalités d’accès à l’information, défiance vis-à -vis des institutions, Âcirculation accrue d’informations approximatives, voire erronées. Parce qu’il touche à l’intime, au corps et à la mort, le prélèvement d’organes et de tissus est particulièrement exposé à ces tensions.
La question du refus ne relève pas seulement d’une décision individuelle. Elle est le révélateur d’un rapport sociétal à la confiance. Dans ce contexte, l’information devient un enjeu stratégique. Nos concitoyens attendent une information claire, fiable et loyale. Or, cette exigence se heurte à la complexité croissante des pratiques et à une défiance accrue envers les discours institutionnels. Il ne suffit plus d’informer ; il faut rendre l’information compréhensible, crédible et accessible. Cela implique un changement de paradigme : passer d’une logique descendante à une logique de dialogue. Dans ce contexte, le rôle des associations de patients devient essentiel. Par leur capacité à Âporter la parole des Âreceveurs, à témoigner des bénéfices concrets de la greffe et à instaurer un lien de confiance avec les citoyens, elles constituent un levier majeur pour faire évoluer les représentations. Leur implication dans la réflexion stratégique, dans les campagnes d’information et dans les dispositifs d’accompagnement est incontournable. Ces enjeux se manifestent également au cÅ“ur de l’hôpital, dans le moment singulier du prélèvement. L’échange avec les proches est une épreuve relationnelle majeure. Si la qualité de cet échange est déterminante, elle devient plus complexe dans une société marquée par la diversité des référentiels Âculturels et des attentes. Renforcer Âl’accompagnement des équipes hospitalières concernant les dimensions relationnelles, éthiques et interculturelles est donc essentiel.
Réduire l’opposition au don d’organes et de tissus ne peut être la seule responsabilité des professionnels du prélèvement. Il s’agit d’un enjeu collectif impliquant les institutions, les professionnels de santé, les associations de patients, les médias et, plus largement, l’ensemble des acteurs publics. Le don d’organes et de tissus ne peut rester un projet partagé que s’il est compris et porté collectivement.
Dans ce contexte, l’innovation technologique, notamment les techniques de perfusion des organes et les avancées dans la conservation et la transformation des tissus, ouvre des perspectives considérables. Elle permet d’améliorer la qualité des greffons et Âd’élargir les indications, tout en imposant aussi de nouvelles exigences : évaluation rigoureuse, équité d’accès, sécurité sanitaire et clarification des cadres réglementaires. Là  encore, un point de vigilance Âs’impose : une innovation mal comprise peut fragiliser la confiance qu’elle vise à  Ârenforcer.
Enfin, le prélèvement en Europe appelle une vision renouvelée de la coopération. Au-delà du partage d’organes, il s’agit de structurer une véritable communauté de pratiques intégrant pleinement les Âtissus : partage des données, convergence des standards, développement de formations communes, recherche collaborative. Cependant, cette coopération doit désormais intégrer totalement la relation aux citoyens. Partager nos expériences sur la compréhension du refus, sur les stratégies d’information et sur l’implication des associations de patients est devenu tout aussi essentiel que partager des organes. Autrement dit, il nous faut construire une Europe du prélèvement, mais aussi une Europe de la confiance dans son Âsystème de prélèvement.
Le prélèvement d’organes et de tissus repose sur un équilibre fragile entre exigence médicale, cadre éthique, organisation collective et adhésion citoyenne. Or, cet équilibre ne peut être maintenu sans un effort constant d’adaptation aux évolutions de nos sociétés.
Plus que jamais, notre responsabilité est double : continuer à innover pour les patients, mais aussi préserver et renforcer le pacte de confiance avec les citoyens. Car, en réalité, le don d’organes et de tissus repose sur une conviction simple et profondément humaine : même au moment le plus fragile de la vie, une forme de solidarité demeure possible. C’est cette conviction que nous devons, collectivement, Âcontinuer à faire vivre.â–