Il est dix-huit heures. La salle d’attente est pleine, un enfant pleure, un autre déambule et un autre est blotti dans les bras d’un parent inquiet. Sur mon ordinateur, le dossier encore ouvert d’une famille que je viens de recevoir pendant trente minutes et dont je ne parviens pas à chasser le regard, mélange de questionnement, de fatigue et d’espoir, tandis que j’appelle déjà le suivant.
Il existe une image rassurante du pédiatre : celui qui accueille, examine, explique, rassure. Une figure presque familière, installée dans une consultation colorée, entourée de dessins d’enfants et de jouets oubliés. Pourtant, derrière cette scène quotidienne se cache une réalité beaucoup moins évoquée : la solitude du praticien en cabinet libéral.
Une solitude paradoxale, car nous passons nos journées entourés. Entourés d’enfants qui pleurent, de parents qui s’inquiètent, de téléphones qui vibrent, de dossiers qui s’empilent. Et pourtant, au moment décisif, celui où il faut trancher, décider, prescrire… nous sommes seuls.
Le pédiatre libéral moderne est devenu un funambule émotionnel. Il ne soigne plus uniquement des maladies, il absorbe des angoisses. Les consultations sont parfois moins remplies de symptômes que de peurs diffuses : peur d’une invagination derrière une douleur banale ou peur d’un trouble du spectre autistique derrière un retard de langage minime. Certains jours, on a presque le sentiment d’exercer simultanément deux métiers : pédiatre et régulateur émotionnel. Car il faut décider vite, toujours vite. Hospitaliser ? Prescrire ou surveiller ? “Bilanter” (du verbe je bilante, nous bilanterons, nous bilantâmes !) ou temporiser ? Se montrer rassurant sans être rassuré ?
La médecine libérale impose cette temporalité brutale de la décision immédiate. En médecine hospitalière, la décision difficile se prend souvent de manière collégiale. Cette décision, la prendre seul, sans échographie à portée de main, sans biologiste d’astreinte et sans collègue à qui souffler : “tu en penses quoi, toi ?”, n’est pas aisée.
Ce n’est pas l’absence de certitude qui est difficile, nous apprenons à vivre avec l’incertitude dès le début de notre formation. C’est l’absence de témoin. L’absence de quelqu’un qui aurait vu ce que j’ai vu, entendu ce que j’ai entendu, et qui pourrait me dire : “oui, tu as bien décidé”. Et ce doute voyage avec nous.
C’est probablement l’un des aspects les plus épuisants du métier : ne pas parvenir à quitter complètement une consultation avant d’entrer dans la suivante. Le nourrisson geignant de 9 heures accompagne encore mentalement l’examen du regurgiteur de 9 h 20. Puis vient l’adolescent amaigri qui grignote notre esprit, avant cette mère en pleurs dont les mots continuent de résonner, alors que l’on ausculte déjà un autre enfant. La consultation précédente devient alors un bruit de fond intérieur.
Certains médecins développent des stratégies spontanées : écrire beaucoup, respirer quelques secondes entre deux patients, marcher dans le couloir, boire un café devenu tiède depuis une heure. D’autres compartimentent, certains s’endurcissent, d’autres encore rentrent chez eux avec des consultations entières dans la tête. Car la charge mentale du pédiatre libéral ne s’arrête pas au dernier patient. Elle continue le soir, devant un écran, lorsqu’on relit un dossier “juste pour vérifier”. Elle revient la nuit avec cette petite question-rengaine que nous connaissons tous : “Et si j’étais passé à côté de quelque chose ?”
La médecine que nous exerçons implique une relation humaine intense, répétée, affective. Nous suivons des enfants pendant des années. Nous voyons des familles se construire, parfois se fragiliser. Nous devenons, malgré nous, le réceptacle de leurs inquiétudes. Or, absorber quotidiennement l’anxiété des autres finit par produire une usure silencieuse. Et pourtant, nous parlons peu de cette vulnérabilité médicale.
Le médecin reste culturellement celui qui tient, celui qui sait, celui qui rassure. Admettre sa fatigue mentale ou sa solitude décisionnelle semble encore presque incongru dans une profession historiquement construite autour de l’endurance. La pédiatrie ambulatoire est un métier d’endurance autant que de compétence. Et l’endurance ne se construit pas qu’en résistant, elle devrait se construire aussi en s’autorisant à poser ce poids, de temps en temps, pour mieux le reprendre.
Mais peut-être faudrait-il accepter une évidence simple : le doute n’est pas une faiblesse du médecin. Il est souvent la preuve de sa conscience professionnelle. Le danger serait de ne plus douter du tout.
Avec les années, beaucoup de pédiatres recherchent moins à supprimer leur charge émotionnelle qu’à la canaliser. Ils découvrent qu’on ne peut pas sauver chaque consultation de l’intensité humaine qu’elle contient. En revanche, on peut apprendre à ne pas laisser chaque consultation coloniser la suivante. Cela nécessite parfois des micro-pauses ou des échanges entre confrères. Une capacité à verbaliser ses incertitudes. Et, surtout, une forme de bienveillance envers soi‑même que les médecins accordent souvent plus facilement aux autres qu’à eux‑mêmes.
Peut-être est-ce cela, finalement, la véritable maturité médicale : continuer à décider malgré le doute, continuer à écouter malgré la fatigue, continuer à accueillir l’inquiétude des familles sans se laisser entièrement envahir par elle.
Et réussir, entre deux consultations, à retrouver quelques secondes de silence intérieur ? ●
REBOND ÉDITORIAL
L’épreuve du temps
François Corrard revient sur l’éditorial de Marc Bellaïche “Quand faut-il arrêter de chercher ?” paru dans Médecine & enfance 2026;46(2):44-5.
La médecine est un univers de probabilités, et nous naviguons dans cet océan d’incertitudes. On n’est même pas certain, lorsqu’on découvre la signature d’un agent microbien dans une pathologie infectieuse, qu’il en soit le responsable !
L’intérêt d’un test diagnostique réside dans le fait qu’il va modifier la probabilité clinique (prétest), dans un sens comme dans l’autre. Au fur et à mesure de l’exploration clinique, l’enchaînement des tests diminue progressivement cette variabilité de la probabilité diagnostique, quand ils ne sont pas simultanés comme lors d’un “bilan” (véritable rouleau compresseur). Quand cette évolution s’avère d’une faible amplitude, quand les diagnostics de gravité ont été éliminés, c’est là qu’il faut décider d’arrêter la démarche exploratoire et de se soumettre à un facteur extérieur, constant, insensible à toutes ces probabilités, le temps. C’est lui l’arbitre, l’intrus inébranlable, puissant et incontournable, qui va ajuster les probabilités et justifier la reprise ou non des examens. Cette confrontation de deux approches si dissemblables, l’une probabiliste, l’autre implacable, opiniâtre, est un outil, notre atout dans des circonstances diagnostiques complexes. ●