Mise au point

Syndrome des morgellons

Mis en ligne le 20/11/2018

Mis à jour le 27/11/2018

Auteurs : L. Misery

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  • Les délires d'infestation concernent des patients qui ont la conviction délirante que leur peau est infestée. Les agents imaginés comme pathogènes sont en général vivants (parasites au cours du syndrome d'Ekbom), mais il s'agit de plus en plus souvent de “fibres” (syndrome des morgellons). Il s'agit d'un trouble psychotique monosymptomatique mais qui peut devenir envahissant. Le “signe du spécimen”,
    pseudo-preuve apportée par le patient, est important. Des lésions auto-induites destinées à extirper l'invasion redoutée sont fréquentes. La prise en charge est difficile.

Au cours des délires d'infestation (1-3), les patients ont la conviction délirante que leur peau (parfois leur corps, voire leur environnement proche) est infestée de structures extérieures (en général vivantes), qu'ils ont du mal à définir. Des sensations anormales (essentiellement un prurit) peuvent être associées. Elles peuvent entrer dans le cadre du syndrome, mais elles peuvent aussi préexister, un prurit sine materia inexpliqué pouvant faire le lit d'un syndrome d'infestation délirante plus tard.

Les pathogènes incriminés ne sont pas toujours des parasites et le sont même de moins en moins souvent dans les pays développés. La description de ces pathogènes est souvent imprécise ou variable, ou bien au contraire relate des “fibres”, comme dans le syndrome des morgellons (4).

Il ne s'agit en aucun cas d'une phobie, c'est-à-dire d'un trouble anxieux dont l'aspect irrationnel n'échappe pas aux patients. Ici, les patients ne sont pas capables de remettre en cause la réalité de l'infestation. Nous sommes donc dans le domaine des troubles psychotiques ou délirants. Il faut noter que la personnalité n'est pas envahie par ce trouble, le délire restant “enkysté” autour de ce problème et n'étant habituellement pas associé à d'autres troubles psychiatriques, à la différence des autres psychoses (5).

Des “morgellons” ?

Il est impropre de parler de “syndrome de morgellons”, car il n'y a pas de monsieur Morgellons comme il y a eu un monsieur Ekbom. Le terme de “syndrome des morgellons” a été inventé en 2001 par Mary Leitao, une technicienne de laboratoire, qui était convaincue que ses enfants et elle-même étaient infestés de “fibres”. Après des centaines d'observations et devant le scepticisme du monde médical (y compris celui de son mari médecin), elle s'est souvenue d'une de ses anciennes lectures : A letter to a friend, d'un certain Thomas Browne (1605-1682), écrivain et médecin anglais, diplômé de la faculté de médecine de Montpellier. Dans ce petit ouvrage, l'auteur évoquait les morgellons, petits enfants du Languedoc, qui présentaient, épisodiquement, des poils durs sur le dos, les autres symptômes de la maladie étant des sensations de fourmis, de la toux et des convulsions. Mary Leitao a alors appelé sa maladie Morgellons syndrome. Très active et impliquée à plein temps dans cette activité, cette patiente est ensuite entrée en contact avec de plus en plus de patients et de médecins. Il y a eu ensuite une véritable épidémie, qui avait et a toujours l'originalité de se disséminer par la télévision et surtout par Internet (4).

Le syndrome d'après les malades

La Morgellons Research Foundation propose une liste de 74 symptômes. Les signes cutanés sont constitués de plaies cutanées “allant de l'imperceptible à la défiguration”, de sensations de rampement et de grouillement sur et sous la peau et de fibres ou de granules sortant de la peau. Les signes non cutanés sont variés : fatigue invalidante, “brouillard dans la tête” ou troubles de l'attention, fibromyalgie, troubles du sommeil, perte de cheveux, baisse de la vision, désordres neurologiques, désintégration des dents en l'absence de caries ou de gingivite.

Les explications avancées sont variées : spirochète (éventuellement celui de la maladie de Lyme), autres bactéries, virus, parasites inconnus, nanofibres d'ordinateurs, etc. Certains évoquent une origine dans les chemtrails (traces blanches ­laissées par les avions dans le ciel) ou y voient même un complot politique ou des extraterrestres…

Le syndrome d'après les médecins

Le délire est monosymptomatique, le fonctionnement cognitif et social est normal, ce qui n'empêche pas que la vie entière du patient (et de son entourage) est assez vite bouleversée. Le début est progressif, puis le trouble psychique devient de plus en plus envahissant. Parfois, le début des troubles est brutal, et on peut aussi trouver un événement déclenchant : problème de santé, déménagement, cessation d'activité, etc.

Le patient s'examine scrupuleusement et n'hésite pas à acheter une loupe, voire un microscope. Le “signe de la boîte d'allumettes” est assez rare (6), mais les patients apportent très régulièrement ce qu'ils considèrent comme des preuves de leur infestation. Dans de rares cas, il s'agit de débris d'insectes ; beaucoup plus souvent, de squames, de morceaux de phanères, de débris alimentaires ou de fibres vestimentaires (figure). Il vaut donc mieux parler de “signe du spécimen” (6).

Des lésions de grattage sont fréquentes, souvent assez profondes, et ne sont pas forcément liées à la présence d'un prurit. En effet, le but est plutôt de tenter de retirer les pathogènes. Les excoriations sont d'ailleurs souvent réalisées avec des objets divers et variés. Des lésions caustiques peuvent être induites par des toilettes intempestives, multiples ou, surtout, par des pesticides ou des agents physiques (chaleur, UV, etc.). La présence de ces lésions cutanées est un facteur de maintien du délire, et elle est apportée comme “preuve” de l'infestation.

Diagnostic différentiel

Ces aspects cliniques sont parfois difficiles à différencier de syndromes voisins (5, 7), et c'est alors l'association d'autres troubles qu'il faut donc rechercher, car ils permettent d'autres diagnostics :

  • des symptômes dépressifs ;
  • des troubles obsessionnels compulsifs ;
  • une dysmorphophobie, le délire d'infestation faisant alors partie d'un trouble plus large, survenant surtout au moment de la ménopause ;
  • d'autres symptômes psychotiques, le délire entrant alors dans le cadre d'une schizophrénie, d'une paranoïa, d'une psychose hallucinatoire chronique ou d'une hypocondrie délirante plus large ;
  • des signes neurologiques, pouvant faire évoquer une démence, une encéphalopathie ou une tumeur cérébrale ;
  • un prurit important précédant la survenue du délire d'infestation, qui en est alors une complication ;
  • la consommation importante de cocaïne, de crack, d'amphétamines, de cannabis, d'alcool ou d'autres drogues ;
  • l'utilisation de médicaments pouvant induire une psychose médicamenteuse (intoxication aiguë aux neuroleptiques, aux corticoïdes, à l'interféron, etc.).

Il existe aussi une véritable parasitophobie, qui entre dans le registre névrotique : les patients ont peur d'être infestés ou d'être en contact avec des parasites ou de les voir, mais n'ont pas la conviction délirante d'être infestés.

Évolution

L'évolution est généralement chronique, avec une adaptation sociale relative. Il existe de rares cas de rémission transitoire. Anxiété et troubles du sommeil sont souvent présents. Une dépression s'installe souvent, pouvant conduire au suicide.

Une complication qui n'est pas rare est la “folie à 2” (ou plus). Le délire est partagé avec le conjoint, un enfant ou une partie de l'entourage, qui, parfois, se sent contaminé, mais surtout plaide la “cause” du patient : “elle dit vrai”, “personne ne veut le croire”, “j'ai vu les parasites”, etc. Cela va souvent jusqu'à des plaies induites pour extraire des pseudo-pathogènes à la demande du patient.

Que faire ?

Les consultations sont difficiles. Le patient apporte et attend des preuves de son infestation et répète en boucle qu'il est infesté. Il ne faut néanmoins pas entrer dans son délire, et il est indispensable d'exposer calmement des arguments rassurants, sans se laisser déborder.

Il est habituellement impossible d'adresser ces patients à un psychiatre, sauf, parfois, si la souffrance anxieuse ou dépressive le permet. Le dermatologue doit alors prescrire un traitement psychotrope. La principale difficulté est d'amener le patient à accepter ce traitement. On peut dire qu'un traitement “plus fort” est nécessaire, ou pour traiter les sensations cutanées ou “l'hyperactivité du système nerveux” ou encore la dépression. Les patients sont tellement demandeurs que l'adhésion au traitement est finalement excellente (8).

Les nouveaux antipsychotiques, comme la rispéridone (1-4 mg/j) ou l'olanzapine (5 mg/j) sont efficaces et assez bien tolérés. Il faut oublier le pimozide, dont la prescription est désormais réservée aux psychiatres, après avis cardiologique.II


FIGURES

Références

1. Freudenmann RW, Lepping P. Delusional infestation. Clin Microbiol Rev 2009;22:690-732.

2. Chastaing M. Le syndrome d’Ekbom. Réalités thérapeutiques. 2013;228:58-9.

3. Bourgeois ML. Les délires d’infestation cutanée parasitaires. Syndrome d’Ekbom. Ann Med Psychol (Paris) 2011;169:143-8.

4. Misery L. Le syndrome des morgellons : une maladie transmissible par les medias. Ann Dermatol Venereol 2013;140:59-62.

5. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders. 5th ed. Arlington: American Psychiatric Publishing, 2013.

6. Freudenmann RW, Lepping P, Huber M et al. Delusional infestation and the specimen sign: a European multicentre study in 148 consecutive cases. Br J Dermatol. 2012;167(2):247-51.

7. Misery L, Alexandre S, Dutray S et al. Functional itch disorder or psychogenic pruritus: suggested diagnosis criteria from the French psychodermatology group. Acta Derm Venereol 2007;87(4):341-4.

8. Ahmed A, Bewley A. Delusional infestation and patient adherence to treatment: an observational study. Br J Dermatol 2013;169:607-10.

Liens d'interêts

L. Misery déclare avoir des liens d’intérêts avec AbbVie, Amgen, Bayer, Beiersdorf, Bioderma, Biogen, Celgene, Expanscience, Galderma, Intercept, Janssen, Johnson & Johnson, Leo Pharma, Lilly, Menlo, MSD, Novartis, Pierre Fabre, Pfizer, Roche-Posay, Sanofi, Trevi, UCB.

auteur
Pr Laurent MISERY
Pr Laurent MISERY

Médecin
Dermatologie et vénéréologie
CHU, Brest
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Dermatologie
Mots-clés