Aparté

La salmonelle dans tous ses états

Mis en ligne le 03/03/2018

Auteurs : Pr Gilles Pialoux

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Il s'en passe de “drôles” de choses sur le front des salmonelles. Pour un peu, l'affaire Lactalis, qui bat son plein avec la demande d'une enquête parlementaire par l'association de parents de victimes et l'enquête de justice en marche (1), nous aurait fait oublier l'histoire de ces bactéries. Avec un grand “H” à “Histoire”. De celle que l'équipe du Centre national de référence et de la plateforme génomique de l'Institut Pasteur (PF1) nous conte dans un récent numéro du Lancet Infectious Diseases (2). Dans cette étude rétrospective publiée le 30 novembre dernier, il est clairement démontré que l'utilisation, dans les années 1950, de la pénicilline à visée “préventive” dans l'alimentation pour bétail, et donc directement implémentée dans nos assiettes pour ceux qui sont de cette génération-là, a très probablement contribué à la propagation des bactéries résistantes.

Des analyses de bactéries Salmonelle historiques réalisées par les chercheurs de l'Institut Pasteur en France prouvent bel et bien qu'il existait déjà des bactéries résistantes à l'ampicilline avant que cet antibiotique ne soit utilisé dans le traitement des infections humaines. Plus précisément, l'étude décrit 11 isolats sur 288 étudiés (4 %) devenus résistants à l'ampicilline par l'acquisition de différents gènes de bêtalactamase, dont blaTEM-1. Ce dernier est porté par différents plasmides, dont le plasmide de virulence de Salmonella enterica serovar Typhimurium. Un isolat produisant une blaTEM-1 bêtalactamase a même été retrouvé en France en 1959, et 2 ont été retrouvés en Tunisie en 1960… Dans les années 1950 et 1960, de faibles doses de pénicilline sont couramment ajoutées à l'alimentation du bétail, aux États-Unis et en Europe. Avant que 2 des versants de l'écologie, politique et bactérienne, ne poussent à modifier les règlements internationaux en la matière. Dans l'éditorial qui accompagne la publication de l'étude française, Sandra Van Puyvelde, Stijn Deborggraeve et Jan Jacobs, de l'Institut de médecine tropicale d'Anvers, soulignent le fait que de nombreux antibiotiques préventifs sont toujours utilisés dans la production de viande, principalement dans les économies émergentes des pays du Sud. Même à de faibles doses et sur de courtes durées, la présence d'antibiotiques dans l'environnement alimentaire est suffisante pour stimuler la résistance bactérienne. Compte tenu de l'interaction étroite entre humains et animaux, nos éditorialistes insistent sur l'importance d'une approche “One Health” pour combattre la résistance aux antibiotiques.

Pas certain que ces vœux-là soient au programme du prochain G10. Pourtant, le sujet médico-alimentaire s'était invité par effraction aux derniers États généraux de l'alimentation souhaités par le président Macron. États généraux qui ont abordé en novembre dernier, sur fond de crise agricole, la transition agroécologique de l'agriculture, la qualité de l'alimentation et la lutte contre les problèmes sanitaires, qu'ils soient accidentels ou frauduleux. Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Travert, ayant d'ailleurs évoqué lors de son allocution d'ouverture la “prise en compte de l'alimentation comme déterminant majeur de la santé”. Malheureusement, la fin de ces États généraux (3) fut largement perturbée par la polémique alors naissante autour de Lactalis, le plus gros industriel laitier français ayant au même moment annoncé un rappel massif de produits pour raisons sanitaires à la suite de la découverte de Salmonella enterica de sérotype Agona ; celui-ci intervient après 2 retraits partiels dans les jours précédents, le groupe décidant d'appliquer − trop tardivement ? la justice tranchera − le principe de précaution maximal en retirant l'ensemble de ses produits alimentaires infantiles fabriqués ou conditionnés depuis le 15 février 2017 dans son usine de Craon, en Mayenne.

Cette histoire de salmonelle dans certains produits infantiles Lactalis est incroyable ! Il y a là tous les ingrédients d'une “affaire” : 1/ le Big Agro tout d'abord : Lactalis est présent dans 56 pays avec 192 sites industriels dans le monde ; en 2013, son chiffre d'affaires était de 16 milliards d'euros dont 74 % à l'étranger ; Lactalis emploierait 61 000 personnes, dont 15 600 dans l'Hexagone. Ce qui en fait le premier groupe laitier mondial, le premier fromager français et le 15e groupe agro-alimentaire mondial, rien de moins ; 2/ un patron dont le goût du secret familial séculaire fait fantasmer la France, qui “twitte” et qui “like” sur Facebook à longueur de journée ; PDG dont la fortune, estimée à 11,3 milliards de dollars, est la 8e française (4) ; 3/ une salmonelle des plus rares, Salmonella agona, qui représente moins de 1 % des cas humains, mais que l'on retrouve chez les volailles, les porcins, les bovins, les animaux à sang froid, dans l'alimentation pour animaux… et quasiment jamais décrite comme contaminant du lait infantile ; 4/ des fautes évidentes dans les procédures de rappel des lots, comme en attestent les 2 vagues de contrôle réalisées par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) sur des sites commerciaux (grandes et moyennes surfaces, pharmacies) ou sanitaires (hôpitaux, crèches) qui étaient censés ne plus avoir en leur possession les produits de nutrition infantile (laits infantiles, céréales, etc.) issus de l'usine de Craon ; 5/ une sensation de déjà-vu puisqu'en 2005 l'Institut de veille sanitaire (InVS) de l'époque avait déjà publié 2 pics épidémiques liés à un lait infantile d'une firme qui est depuis rentrée dans le groupe Lactalis (5) ; 6/ une association de parents de victimes particulièrement active qui a beaucoup appris des précédents scandales sanitaires.

Au-delà des réseaux sociaux, l'affaire est déjà sur PubMed, veille sanitaire oblige (6). Et peut-être vouée à un destin cinématographique ? On a bien eu le film Contagion, qui surfait à l'excès sur le versant anxiogène des épidémies H5N1 ou SRAS. On imagine que d'aucuns travaillent déjà à une sorte de Lactalion, tant les éléments disponibles à ce jour tiennent du polar économico-sanitaire avec comme victimes, cette fois, des nouveau-nés et des nourrissons* (7). Même si Salmonella enterica n'est pas Ebola.

Références

1. www.lefigaro.fr/conso/2018/01/25/ 20010-20180125ARTFIG00119-lactalis-des-parents-portent-plainte-contre-l-etat.php 

2. Tran-Dien A, Le Hello S, Bouchier C, Weill FX. Early transmissible ampicillin resistance in zoonotic Salmonella enterica serotype Typhimurium in the late 1950s : a retrospective, whole-genome sequencing study. Lancet Infect Dis 2017 Nov 29 [Epub ahead of print].

3. www.lepoint.fr/sante/salmonelle-lactalis-retire-720-lots-de-lait-infantile-supplementaires-21-12-2017-2181685_40.php

4. https ://www.forbes.com  

5. Brouard C, Espié E, Weill FX et al. Two consecutive large outbreaks of Salmonella enterica serotype Agona infections in infants linked to the consumption of powdered infant formula. Pediatr Infect Dis J 2007 ;26(2) :148-52.

6. Jourdan-da Silva N, Fabre L, Robinson E et al. Ongoing nationwide outbreak of Salmonella Agona
associated with internationally distributed infant milk products, France, December 2017. Euro Surveill 2018 ;23(2).

7. www.santepubliquefrance.fr/Actualites/Epidemie-de-Salmonellose-a-Salmonella-enterica-serotype-Agona-chez-des-nourrissons-en-France-Point-au-1er-fevrier-2018

Liens d'interêts

G. Pialoux déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteur
Pr Gilles PIALOUX
Pr Gilles PIALOUX

Médecin
Pathologie infectieuse et tropicale, clinique et biologique
Hôpital Tenon, AP-HP, Paris
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Infectiologie
Mots-clés