Editorial

SARS-CoV-2, une leçon d'histoire

Mis en ligne le 31/03/2021

Auteurs : Pr Éric Caumes

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Le SARS-CoV-2, agent de la Covid-19, partage beaucoup d'analogies avec les autres coronavirus dont les principales sont la transmission respiratoire et la rapidité de la propagation épidémique. Nous aurions été bien inspirés de nous en rappeler au moment de l'arrivée de la pandémie de Covid en France. Car l'efficacité de la stratégie de prévention de la Covid-19 dans beaucoup de pays d'Asie du Sud-Est (Taïwan, Viêtnam, Corée du Sud, Hong Kong, Singapour) et, secondairement, en Chine, est le résultat des connaissances acquises au cours des 2 précédentes épidémies à coronavirus, SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) en 2002-2003, puis MERS (Middle East Respiratory Syndrome) depuis 2012. Quant à la pandémie dite de grippe russe de 1890, il s'agit de la première pandémie connue de coronavirus, en l'occurrence l'OC43. Elle nous offre la perspective historique d'un coronavirus émergent qui devient endémique et avec lequel nous cohabitons depuis plus d'un siècle.

SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), 2002-2003

La première épidémie du XXIe siècle, due au cousin germain de la Covid-19, le SARS-CoV-1, a sévi de novembre 2002 à juillet 2003. Le berceau de l'infection est la Chine (région de Guangdong), mais l'hôtel Metropole de Hong Kong est resté dans l'histoire de l'épidémie de SRAS. En effet, les 20 voyageurs qui ont séjourné au neuvième étage de cet hôtel ont été contaminés et auraient pu être à l'origine d'une pandémie, car ils ont exporté la maladie dans plusieurs pays (Canada, États-Unis, Viêtnam, Singapour, Allemagne et Royaume-Uni). Et pourtant, ils n'ont eu aucun contact direct avec le cas index. La contamination s'est faite dans le hall d'ascenseur du neuvième étage, seul lieu de passage emprunté par tous les voyageurs contaminés, puisque leurs chambres s'ouvraient dans les 3 couloirs. Il est probable que le cas index a contaminé l'environ­nement en toussant. L'hôtel Metropole est ainsi associé au premier événement super-contaminant lié à un coronavirus. Et nous en connaîtrons d'autres avec le MERS, puis la Covid-19.

La plupart des patients étaient symptomatiques avec des signes d'infection respiratoire assez sévère permettant de repérer les malades plus vite et de les isoler plus tôt. La mortalité était d'ailleurs plus élevée (de l'ordre de 10 %) que pour la Covid-19 où elle ne dépasse pas 1 %. Par chance, la contagiosité était seulement le fait de patients symptomatiques et commençait en même temps que les symptômes. Il était donc facile de repérer les patients contagieux et de les isoler. Pour toutes ces raisons, l'épidémie de SRAS a pu être limitée à l'Asie (Viêtnam, Taïwan) où la maladie a été exportée par des voyageurs sans engendrer trop de cas secondaires, sauf à Toronto au Canada. La vaste majorité des cas était concentrée dans 5 pays : la Chine (avec 80 % des cas et des décès), notamment la province de Guangdong, dans le sud-est du pays, Taïwan, Singapour, Hong Kong et le Canada (Toronto). L'épidémie de SRAS a duré 8 mois. En tout, 29 pays ont rapporté 8 096 cas (dont 20 % parmi le personnel de santé) et 774 décès. En France, il y a eu 437 cas possibles entre mars et juillet 2003, dont 7 cas probables et 1 décès ; 77 contacts ont été évalués et il n'y a eu aucune contamination secondaire.

MERS (Middle East Respiratory Syndrome coronavirus)

Le MERS est apparu pour la première fois en 2012 chez l'Homme. Il se transmet également par voie respiratoire, mais peut aussi s'attraper en buvant du lait de chamelle. Il circule depuis librement dans son berceau d'origine qu'est la péninsule arabique, où il est devenu endémique. Depuis son apparition jusqu'en août 2020, 27 pays ont déclaré 2 494 cas de MERS, dont 858 décès, ce qui fait un taux de mortalité élevé, de 34 %. En fait, l'épidémie de MERS en 2015 qui a sévi en Corée du Sud montrera une mortalité un peu inférieure à 20 %. Cette infection est particulièrement crainte au retour d'Arabie saoudite, pays qui concentre la plupart des cas, et qui est surtout le pays des lieux saints (Médine et La Mecque) et des pèlerinages pour les musulmans, Hajj et Omra.

Deux cas ont été identifiés en France en 2013, l'une des 2 personnes est décédée. Le premier cas a été observé en avril 2013 au retour de Dubaï : il est d'abord passé inaperçu, et il a contaminé la personne avec laquelle il avait partagé la chambre d'hôpital pendant 3 jours. Aucun autre cas secondaire n'a été décrit, même chez le personnel soignant qui n'avait pas pris de précaution particulière au début.

L'épidémie de Corée du Sud de 2015 a été emblématique du rôle des hôpitaux dans l'amplification des épidémies d'infections respiratoires. C'est un cas d'école qui n'a pas non plus servi d'exemple. L'épidémie a duré de mai à juillet 2015 (même si, chez un immuno­déprimé, l'infection s'est prolongée jusqu'en octobre 2015). Le cas index était un Coréen de 68 ans de retour d'un voyage professionnel dans la péninsule arabique (Bahreïn, Émirats arabes unis, Arabie saoudite et Qatar) du 18 avril au 4 mai 2015. Le début des signes (fièvre et toux) remontait au 11 mai et il avait consulté dans 3 hôpitaux avant que le diagnostic ne soit établi, le 20 mai 2015. À partir de ce cas unique, les Coréens ont décrit dans les principales villes du pays (Séoul, Pyeongtaek, Daejeon et Asan) une première et une deuxième génération de cas, et même une troisième génération, heureusement très limitée du fait de la réactivité des autorités. Tous les cas secondaires (première génération de cas) ont un lien épidémiologique direct avec le cas index. Un cas a été exporté en Chine (Hong Kong, puis Guangdong) sans conséquence secondaire. La transmission a démarré dans plusieurs structures de soins. À la fin de l'épidémie (29 juillet 2015), 185 contaminations (en plus du cas index), dont 36 décès, avaient été répertoriées. Parmi les 186 cas, on comptait 22 % de soignants, 34 % de visiteurs et 44 % d'autres patients ayant eu l'infortune de croiser un malade MERS au cours de leur parcours. La chaîne de transmission a été rattachée à un unique patient (le cas index) et il y a eu 5 super-contaminateurs qui rendent compte de 82 % des transmissions (par exemple, un patient a infecté 85 personnes). Plus de 135 000 touristes étrangers ont annulé leur voyage, 2 700 écoles ont fermé, et 16 693 contacts ont été mis en quarantaine.

La pandémie de grippe russe ou première épidémie connue de coronavirus OC43

Chez l'Homme, avant la Covid-19, on connaissait 6 espèces de coronavirus, 4 endémiques et saisonniers (220E, NL63, HKU, OC43), et 2 émergents, le SARS-CoV-1 (disparu) et le MERS-CoV (limité à la péninsule arabique). Les 3 premiers coronavirus (220E, NL63, HKU) sont apparus depuis plus de 2 siècles. Et il est difficile de s'y référer pour avoir une idée de ce qui nous attendrait sans vaccin.

Le dernier des 4, dit OC43 (HCoVOC43), est apparu à la fin du XIXe siècle, selon des éléments phylogénétiques d'horloge moléculaire, autour de 1890. Il a probablement été confondu avec la pandémie de grippe dite “russe” de 1890. Cela nous donne un petit aperçu des risques liés à l'arrivée d'un nouveau coronavirus humain. La première flambée épidémique a eu lieu à Saint-Pétersbourg à l'automne 1889. Puis l'épidémie s'étend de façon extrêmement rapide par le chemin de fer et les bateaux à vapeur. En Europe, l'épidémie suit le trajet du chemin de fer, récemment développé, et avance à la vitesse du train, touchant avant tout les grandes villes et les ports. Dès janvier 1890, toute l'Europe de l'Ouest est touchée, ainsi que l'Australie, la Nouvelle-Zélande, et New York. La maladie flambe pendant quelques mois puis disparaît en moins de 3 mois. Elle revient par vagues successives, même estivales (par exemple, fin de printemps et début de l'été 1891 à Londres) pendant 3-4 ans jusqu'au printemps 1894. Elle a fait 1 million de morts dans une population d'environ 1,5 milliard d'habitants.

À Paris, l'épidémie se propage de décembre 1889 à fin février 1890. Le pic épidémique est atteint fin décembre 1889, avec 180 000 personnes infectées simultanément (pour une population estimée à 2,5 millions d'habitants). On comptera jusqu'à 400-500 décès par jour ; la mortalité augmente de 30 % par rapport à l'hiver précédent. Mais des cas sporadiques semblent avoir été observés jusqu'en 1906 à Paris. Cette épidémie ne ressemblait pas à une grippe ordinaire pour diverses raisons : richesse de la symptomatologie autre que grippale et respiratoire (avec des atteintes neurologique, rénale, digestive, vasculaire), des facteurs de gravité particuliers (hommes, personnes âgées, maladies chroniques), et des modalités évolutives (avec une asthénie profonde et durable, et 15 % de récidives). Dès la fin janvier 1890, le Pr Pierre Potain (1825-1901) déclarait qu'il ne s'agissait pas d'une grippe.

En résumé, depuis le début du XXIe siècle, nous avons été alertés par 2 épidémies successives d'infections à coronavirus : SRAS en 2003-2004 et MERS en 2015. Ces 2 épidémies sont restées limitées géographiquement, et ont surtout touché la Chine pour le SRAS et la Corée du Sud pour le MERS. SRAS et MERS ont constitué de belles répétitions avant la Covid, avec beaucoup de similitudes : réservoir animal, transmission par voie aérienne, importation par les voyageurs, infection nosocomiale, super-contaminations, foyers hospitaliers, infection surtout respiratoire, sans traitement antiviral possible à ce jour. Mais quelques différences sont notables : létalité 
et sévérité plus grande, transmission après l'apparition des symptômes. Elles expliquent que ces virus ne soient pas devenus pandémiques à la différence du SARS-CoV-2.

La Covid, déjà une pandémie, va probablement devenir une maladie endémique, rejoignant les 4 autres coronavirus apparus au cours des derniers siècles. Il faut donc se référer à la dernière épidémie de coronavirus, celle de l'OC43, pour avoir une idée de ce qui se passerait avec la Covid-19, sans traitement et sans vaccin : plusieurs vagues successives pendant plusieurs années, plusieurs millions de morts dans le monde, plusieurs centaines de milliers en France. Cela serait le coût collectif à payer à l'acquisition d'une immunité collective naturellement. Nous n'avons pas encore de traitement antiviral, mais nous avons un vaccin. Vaccinons‑nous ! Et faisons vacciner les personnes à risque de formes graves. En espérant que le vaccin sera efficace sur tous les variants qui n'ont pas fini d'émerger...


Liens d'interêts

E. Caumes n’a pas précisé ses éventuels liens d’intérêts.

auteur
Pr Éric CAUMES
Pr Éric CAUMES

Médecin
Pathologie infectieuse et tropicale, clinique et biologique
Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris
France
Contributions et liens d'intérêts

centre(s) d’intérêt
Psychiatrie,
Infectiologie
thématique(s)
COVID-19