Dossier

Intérêt d'une attelle d'immobilisation en abduction-rotation externe post-luxation glénohumérale antéro-interne

Mis en ligne le 20/12/2017

Mis à jour le 21/12/2017

Auteurs : R. Garofoli, G. Paris, M.M. Lefèvre-Colau

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  • La luxation glénohumérale antéro-interne (LGHAI) est un problème de santé publique de par sa fréquence et ses conséquences fonctionnelles, surtout pour le sujet jeune et sportif, chez qui le taux de récidive excède 60 %.
  • Actuellement, après réduction, les sujets sont immobilisés en adduction-rotation interne puis bénéficient d'une prise en charge rééducative.
  • Plusieurs études suggèrent que la position d'immobilisation post-LGHAI en abduction-rotation externe permettrait une meilleure cicatrisation et, ainsi, pourrait diminuer le risque de récidive.
  • Des études complémentaires restent nécessaires pour confirmer ces données.

Données épidémiologiques et physiopathologiques

La luxation glénohumérale antéro-interne (LGHAI) de l'épaule est une pathologie fréquente. L. Hovelius et al. ont noté une prévalence de 1,7 % de la population générale suédoise dans les années 1980 (1, 2). Puis, K. Kroner et al. ont fait état d'une incidence de 17/100 000 habitants par an (3).

La LGHAI survient dans plus de 30 % des cas au cours d'une activité sportive (4, 5), lors d'une chute sur la main ou le coude, alors que le membre supérieur est en abduction, rétropulsion et rotation externe, rarement lors d'une chute directe sur l'épaule. La zone le plus souvent lésée est la zone de Bankart (94-97 % des cas) [6], formée par le complexe entre le labrum et le ligament glénohuméral inférieur.

Les conséquences de ce traumatisme ne sont pas négligeables puisque seuls 40 % des patients reprennent le sport à 2 ans, et seulement 29 % à leur niveau initial ou à un niveau supérieur (4).

De nombreuses complications peuvent survenir en cas de luxation glénohumérale, soit immédiates (fracture dans 20 % des cas, lésions du nerf circonflexe dans 20 % des cas, lésions de l'artère axillaire), soit secondaires (lésions de la coiffe des rotateurs, instabilité chronique, récidive) [4]. De par sa fréquence, en moyenne de 67 % (17-96 %), la récidive est la plus importante des complications (4). Elle survient en général au cours des 2 premières années suivant la luxation initiale, en moyenne à 21 mois (4). Après 3 luxations, le risque de récidive est de 100 %.

L'âge est de loin le principal facteur de risque de récidive, avec une diminution du risque en vieillissant. Dans une étude rétrospective, le taux de récidive était de 64 % chez les sujets de moins de 20 ans versus 6 % ­au-delà de 40 ans (4). Les autres facteurs de risque sont la pratique d'une activité sportive (82 % de récidive chez les athlètes versus 30 % chez les sujets non sportifs) et le sexe masculin (5). La latéralité de la luxation n'a aucune influence sur le risque de récidive.

Prise en charge thérapeutique actuelle de la luxation
antéro-interne d'épaule

Après réduction orthopédique, les patients sont immobilisés dans une attelle pour une durée variable. Ainsi, en France, la Haute Autorité de santé (HAS) recommande une immobilisation de 3 à 6 semaines chez le sujet jeune, suivie de rééducation (7). En pratique, les sujets de moins de 20 ans sont, en général, immobilisés pendant au minimum 3 semaines et les sujets de plus de 40 ans pendant au minimum 10 jours. Peu de données sont disponibles pour déterminer la durée d'immobili­sation la plus efficace. Une méta-­analyse de 6 études, en 2010, n'a pas montré de bénéfice significatif d'une immobilisation conventionnelle de plus d'une semaine chez les sujets jeunes (8). Ce sujet reste controversé, la durée d'immobilisation optimale restant à l'heure actuelle inconnue.

La position conventionnelle d'immobilisation actuellement utilisée est en adduction-rotation interne (­Add-RI ; coude au corps), mais peu de données ont démontré sa légitimité (9, 10). C'est pourquoi, depuis quelques années, des études qui visent à évaluer la position d'immobilisation optimale permettant d'éviter les récidives et d'améliorer le pronostic fonctionnel ont été menées.

De la biomécanique à la thérapeutique

Le rationnel de l'immobilisation en rotation externe

L'enjeu de l'immobilisation post-LGHAI est de permettre la cicatrisation des lésions occasionnées lors du traumatisme, la conséquence anatomique principale de cette luxation étant la lésion de Bankart. Il est admis que la meilleure façon ­d'obtenir la ­guérison d'une lésion tissulaire, ligamentaire ou ­tendineuse, est d'en accoler les 2 extrémités lésées (10). Ainsi, l'équipe de E. Itoi et al. a étudié la position d'immobilisation optimale permettant la cicatrisation des lésions de Bankart, en supposant qu'une meilleure cicatrisation de cette lésion diminuerait le risque de récidive (9).

Dans leur première étude cadavérique, de 10 épaules non arthrosiques de donneurs âgés de 53 à 82 ans, dont ils avaient retiré les muscles, ils ont simulé une lésion de Bankart pour ensuite déterminer la position de l'épaule qui permettrait la meilleure coaptation au niveau de la zone de Bankart, à l'aide de transducteurs.

Cette étude montre que, lorsque le bras est en adduction, qu'il soit en rotation interne (jusqu'à 40°) ou externe (jusqu'à 30°), on observe une coaptation quasi parfaite des lésions de Bankart – soit un déplacement de moins de 1 mm. A contrario, lorsque le bras est à 45° d'abduction, quelle que soit la rotation imposée à l'épaule, il est impossible d'obtenir une coaptation de la zone de Bankart. Enfin, quand le bras est à 30° d'abduction, la coaptation est respectée, de 40° de rotation interne à 15° de rotation externe. ­Au-delà, on observe un déplacement supérieur à 1 mm de la zone de Bankart (figure 1).

Le concept de zone de coaptation était ainsi introduit : cette zone comportait bien la position conventionnelle d'immobilisation, mais était beaucoup plus large que ne l'avaient supposé les auteurs. Ainsi, même en adduction-rotation externe ­(Add-RE), le déplacement de la zone de Bankart restait infra­centimétrique.

Par ailleurs, sachant que la position en rotation externe permettait de mettre en tension le muscle subscapulaire et ainsi, peut-être, de réduire dans le plan antérieur les lésions de Bankart, ils ont fait l'hypothèse qu'immobiliser en ­Add-RE pourrait ­permettre une meilleure cicatrisation des lésions de Bankart par rapport à la position conventionnelle en ­adduction-rotation interne (Add-RI).

Pour confirmer cette hypothèse, ils ont conduit en 2001 une étude observationnelle chez 19 patients ayant eu une IRM en rotation externe et en rotation interne dans les jours ou semaines suivant la réduction d'une LGHAI avec une lésion de Bankart (11). C'est la première étude in vivo qui a montré que la coaptation du labrum était affectée par la rotation du bras, avec une meilleure coaptation de la zone de Bankart en rotation externe comparée à la position d'immobilisation standard (figure 2). Le déplacement, défini comme la distance entre le sommet antérieur du labrum et le sommet antérieur de la glène, était évalué à 2,7 mm en rotation interne versus 0 mm en rotation externe (p = 0,0017) [figure 3]. La séparation, définie comme la ­distance entre le bord interne du labrum et le bord antérieur de la glène, était évaluée à 1,9 mm en rotation interne versus 0,1 mm en rotation externe (p = 0,0047) [figure 3].

En 2005, une étude arthroscopique réalisée en moyenne 10 jours après LGHAI confirmait que la position en rotation externe était meilleure pour la guérison des lésions de Bankart : 23 des 25 épaules avaient une amélioration de la réduction du labrum en rotation externe (92 %) [12].

Ces résultats ont conduit à la réalisation d'essais contrôlés randomisés (ECR) comparant la position d'immobilisation en rotation externe et la rotation interne dans les suites d'une LGHAI.

Le premier ECR cherchant à évaluer la meilleure position d'immobilisation chez des patients de tout âge pouvant être inclus dans les 3 jours suivant la luxation, a été publié en 2007 (6). Au total, 198 patients, âgés en moyenne de 37 ans, ont été inclus entre janvier 2000 et mars 2004 : 94 dans le groupe “rotation interne” et 104 dans le groupe “rotation externe”. Ils étaient immobilisés pendant 3 semaines et suivis pendant 2 ans. L'analyse en intention de traiter montrait un taux de récidive significativement différent entre les 2 groupes : 42 % dans le groupe rotation interne contre 26 % dans le groupe rotation externe (p = 0,033), soit une réduction absolue du risque de 16 % et une réduction relative de 38 %. Toutefois, le taux de compliance était significativement supérieur dans le groupe rotation externe (72 % versus 53 % dans le groupe rotation interne ; p = 0,013), ce qui est étonnant compte tenu de ­l'encombrement engendré par l'attelle en rotation externe (figure 4). Les auteurs indiquent que cette différence pourrait être liée à l'insistance du thérapeute quant à la compliance pour les patients du groupe expérimental, ce qui introduit un biais.

Cette étude a été suivie de plusieurs autres qui n'ont pas toutes confirmé ces résultats ­(13-16) [tableau]. Depuis, plusieurs méta-analyses ont confirmé une tendance non significative à la diminution des récidives par une immobilisation en rotation externe par rapport à la position conventionnelle d'immobilisation post-LGHAI ­(17-20).

Le rationnel de l'immobilisation en abduction et rotation externe

Cependant, l'immobilisation en ­Add-RE ne prend pas en compte le fait que les lésions de Bankart sont instables dans 2 plans : dans le plan antérieur, que l'on pourrait stabiliser par une position de l'épaule en rotation externe, mais également dans le plan inférieur, que l'on pourrait stabiliser en abduction. Itoi et al. ont mené un essai clinique en 2015, pour évaluer l'intérêt théorique de la ­position en abduction, en complément de la rotation externe (21). Après réduction de la LGHAI chez 37 patients, ils ont réalisé une IRM dans 4 positions différentes (adduction-­rotation interne, adduction-­rotation externe, abduction-rotation externe 30° et abduction-­rotation externe 60°). Ils ont montré que la position Add-RE améliorait la réduction du labrum dans le plan antérieur ­comparée à la position en ­Add-RI, mais pas dans le plan inférieur. En revanche, la position en abduction-­rotation externe ­(Abd-RE), quel que soit le degré de rotation externe, améliorait la réduction du labrum également dans le plan inférieur. Ainsi, cette étude montre que la position en ­Abd-RE 60° permet une meilleure réduction de la lésion de Bankart que la position en ­Add-RE.

Dans le même temps, K. Heidari et al. ont publié un ECR comparant 3 semaines d'immobilisation en abduction-­rotation externe versus adduction-­rotation interne après un premier épisode de LGHAI (22). Après 2 ans de suivi, le taux de récurrence était significativement différent entre les 2 groupes : 3,9 % dans le groupe Abd-RE (2 ­événements pour 51 patients) versus 33,3 % dans le groupe ­Add-RI (17 événements pour 51 patients ; p < 0,001), soit un risque relatif de récidive de luxation de 0,118 après immobilisation en ­Abd-RE comparativement à une immobilisation en ­Add-RI à 24 mois, une réduction absolue du risque de 30 % et une réduction relative de 88 %. En traitant 3,4 sujets par immobilisation en Abd-RE, on évite donc un événement, ­c'est-à-dire une récidive de luxation comparativement à une immobilisation en ­Add-RI.

Ainsi, l'immobilisation en abduction-rotation externe dans les suites d'une LGHAI semble être la meilleure position permettant le maintien de la zone de Bankart dans les plans antérieur et inférieur, et pourrait réduire de manière importante le risque de récidive à 2 ans.

Ces données nécessitent d'être confirmées par d'autres essais cliniques contrôlés randomisés.

Conclusion

La luxation glénohumérale antéro-interne est un problème de santé publique de par sa fréquence et l'incapacité fonctionnelle qui en résulte. Son principal facteur pronostique à l'heure actuelle est lié à la récidive, qui reste très fréquente malgré une immobilisation de plusieurs semaines en Add-RI, suivie de rééducation.

Durant ces dernières années, de nombreuses études se sont intéressées à rechercher une position d'immobili­sation permettant une meilleure cicatrisation et donc de réduire le taux de récidive.

Les données récentes montrent que la lésion de Bankart consoliderait plus efficacement après une immobilisation en Abd-RE.

Pourtant, la position d'immobilisation préférentielle reste en Add-RI, probablement par souci de confort pour le patient et du fait que ces données nécessitent d'être confirmées par d'autres essais cliniques contrôlés randomisés.

La prochaine étape serait de réaliser un essai contrôlé randomisé multicentrique, dans le cadre du GREP, visant à comparer une immobilisation en Add-RI versus Abd-RE, après réalisation d'une IRM permettant d'analyser les résultats en fonction du type de lésion et avec un suivi prolongé d'au moins 2 ans. ■


FIGURES

Références

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7. Rapport d’évaluation de la HAS, octobre 2012 : dispositifs de compression/contention médicale à usage individuel utilisation en orthopédie/rhumatologie/traumatologie.

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21. Itoi E, Kitamura T, Hitachi S, Hatta T, Yamamoto N, Sano H. Arm abduction provides a better reduction of the Bankart lesion during immobilization in external rotation after an initial shoulder dislocation. Am J Sports Med 2015;43(7):1731-6.

22. Heidari K, Asadollahi S, Vafaee R et al. Immobilization in external rotation combined with abduction reduces the risk of recurrence after primary anterior shoulder dislocation. J Shoulder Elbow Surg 2014;23(6):759-66.

Liens d'interêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

auteurs
M Romain GAROFOLI

Interne, Rhumatologie, Hôpital Cochin, AP-HP, Villebon sur Yvette, France

Contributions et liens d’intérêts
Dr Guillaume PARIS

Médecin, Médecine physique et réadaptation, Hôpital Cochin, AP-HP, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
Dr Marie-Martine LEFÈVRE-COLAU

Médecin, Rhumatologie, Hôpital Cochin, AP-HP, Paris, France

Contributions et liens d’intérêts
centre(s) d’intérêt
Rhumatologie,
Médecine physique & réadaptation
thématique(s)
Pathologies péri-articulaire
Mots-clés