Éditorial

La vitesse de sédimentation, un marqueur d’inflammation mérovingien ?


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Au fil des ans, de nouveaux tests biologiques, de nouvelles imageries, de nouveaux traitements sont mis à la disposition des cliniciens. Or, il est difficile de passer d’un examen ancien à un examen nouveau sans les coupler transitoirement, car les connaissances à l’instant t sont liées au passé. C’est ce qui s’est produit pour l’évaluation de l’inflammation, et déjà au début des années 1980, la pertinence de la vitesse de sédimentation était débattue [1].

Comment évalue-t-on l’inflammation biologique ?

L’inflammation biologique est le fruit d’un mécanisme complexe dépendant de différents paramètres, comme la nature de l’agent causal, sa reconnaissance, les médiateurs produits en réponse, les cellules impliquées dans le processus et le site d’action des médiateurs [2].

L’évaluation de cette inflammation a historiquement été fondée sur la vitesse de sédimentation globulaire. Il avait en effet été noté que les hématies du sang additionnées à un anticoagulant et versées dans un tube immobile vertical forment plus ou moins rapidement des agrégats avec une densité supérieure à celle du plasma, entraînant leur sédimentation. Ce phénomène dépendant à la fois du volume, de la morphologie et de la teneur en hémoglobine des globules rouges, mais aussi des protéines du plasma, il a par la suite été montré que la vitesse de sédimentation reflétait 3 caractéristiques biologiques : l’anémie, l’hypergammaglobulinémie et l’inflammation, du fait de la production de protéines. Ces 3 éléments peuvent être liés à l’inflammation elle-même mais aussi en être indépendants, puisqu’il y a beaucoup de causes d’anémie et d’hypergammaglobulinémie non inflammatoires. C’est cela qui explique que, progressivement, on ait préféré mesurer le nombre de globules rouges pour quantifier l’anémie, faire une électrophorèse des protéines pour évaluer l’hypergammaglobulinémie et ses caractéristiques mono- ou polyclonales et doser une protéine d’inflammation, en pratique, la protéine C-réactive (CRP).

La méthode a été standardisée [3] autant que possible, mais elle est toujours critiquée pour son caractère manuel, modifiable par la température de la pièce, et dépendant de la précision du lecteur (lecture à une heure précise). Sa reproductibilité est par ailleurs faible : les coefficients de variation intertechniques peuvent atteindre 20 à 30 %, contre 3 à 10 % pour la CRP ou le fibrinogène, ce qui rend les comparaisons entre laboratoires ou entre prélèvements successifs d’un même patient particulièrement délicates.

Pourquoi les rhumatologues ont-ils longtemps lutté pour faire un dosage de la vitesse de sédimentation ?

Si nombre de spécialités ont facilement abandonné la vitesse de sédimentation, les rhumatologues ont longtemps été réticents, du fait de plusieurs phénomènes indépendants.

  • La vitesse de sédimentation est un examen de débrouillage permettant en un seul dosage d’évaluer les 3 phénomènes biologiques précités.
  • La vitesse de sédimentation a été validée dans de nombreux critères d’activité au fil du temps (DAS28 dans la polyarthrite rhumatoïde, notamment), et ce n’est que longtemps après que des techniques alternatives utilisant la CRP ont été proposées, donnant des résultats très proches.
  • La vitesse de sédimentation a été considérée par certains comme moins modifiée que la CRP lors de certains traitements, comme les anti-IL-6 ou les inhibiteurs de JAK, et donc moins affectée par l’effet du médicament indépendamment de son efficacité. Les données plus récentes nuancent toutefois cette assertion, car la vitesse de sédimentation comme la CRP peuvent être normalisées, voire indosables, sous ces traitements, alors même que la maladie reste active : dans cette situation, le recours au CDAI (qui ne dépend que des paramètres cliniques) est à privilégier.
  • Dans les essais internationaux, certains pays ne voulaient pas remplacer la vitesse de sédimentation par la CRP, car le coût de cette méthode était sans commune mesure. La France ne pouvait pas se désolidariser de ces pays pour les études internationales. En outre, le risque d’un abandon pur et simple de la vitesse de sédimentation était la perte de la capacité des laboratoires français à rendre des résultats indispensables pour ces études.
  • La vitesse de sédimentation est un marqueur indirect et retardé de l’inflammation du fait de sa cinétique lente (pic à 1-2 semaines, normalisation en plusieurs semaines), si bien que l’on peut considérer que la CRP est le reflet de l’inflammation du jour du prélèvement, alors que la vitesse de sédimentation reflète l’inflammation moyenne des 10 jours passés.
  • Enfin, certains rhumatologues s’appuient sur la dissociation entre une vitesse de sédimentation franchement augmentée et une CRP normale comme signal d’orientation vers une hypergammaglobulinémie polyclonale (lupus systémique, syndrome de Gougerot-Sjögren) ou monoclonale (myélome, gammapathie monoclonale de signification indéterminée), même si l’électrophorèse des protéines sériques répond aujourd’hui plus directement à cette question.

Doit-on arrêter de doser la vitesse de sédimentation ?

Selon la Haute Autorité de santé, qui a publié un rapport en novembre 2025, cet examen n’a plus sa place dans la pratique clinique moderne : la vitesse de sédimentation est peu spécifique, peu reproductible, et largement surpassée par des marqueurs plus performants, comme la CRP. Elle reste pourtant largement prescrite en France (16 millions d’actes remboursés en 2023 pour un coût de 12 millions d’euros), par habitude ou par inertie clinique [4].

Les 6 indications résiduelles où elle était encore parfois utilisée étaient essentiellement rhumatologiques : artérite à cellules géantes, pseudopolyarthrite rhizomélique, lupus systémique, polyarthrite rhumatoïde, arthrites juvéniles et myélome multiple (et autres gammapathies monoclonales). Cependant, si aucune recommandation française ou européenne de ces pathologies ne privilégie la vitesse de sédimentation sur la CRP, pourquoi continuer à utiliser le doublon vitesse de sédimentation et CRP ?

La conclusion est donc assez simple : compte tenu du coût global que représente la vitesse de sédimentation pour un bénéfice minime, voire des risques liés à son manque de reproductibilité, abandonnons tous ensemble cette pratique !

Références

1. Anonymous. The ESR--an outdated test ? Lancet 1982;1:377.

2. Gabay C, Kushner I. Acute-phase proteins and other systemic responses to inflammation. N Engl J Med 1999;340:448-54.

3. Jou JM et al.; International Council for Standardization in Haematology. ICSH review of the measurement of the erythrocyte sedimentation rate. Int J Lab Hematol 2017;39:237‑43.

4. Haute Autorité de santé. Pertinence de prescrire la vitesse de sédimentation (VS) – Reste‑t-il des indications à la VS – Rapport d’évaluation. Saint-Denis La Plaine : HAS, 2025:127 p.


Liens d'intérêt

A. Saraux et C. Richez déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts en relation avec cet éditorial.

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